Le cinema ukrainien souffre, en France, du meme angle mort que la musique ukrainienne : il a longtemps ete absorbe dans une categorie floue baptisee « cinema sovietique » ou « cinema de l’Est », categorie qui melangeait Eisenstein, Tarkovski et Paradjanov sans distinguer les nationalites de creation. Après 2022, il est devenu, mediatiquement, un cinema de la guerre. Entre les deux existe une cinematographie d’un siecle, dont le studio Dovzhenko de Kyiv est l’epicentre depuis 1928, dont l’ecole d’Odesa a precede de quelques annees celle de Moscou, et dont la nouvelle vague des annees 2010 a place trois realisateurs en selection officielle a Cannes en moins d’une decennie. Ce guide en propose une lecture en six strates, du muet sovietique aux sorties 2026.

Pour situer le terrain : l’Ukraine compte deux studios historiques majeurs (Dovzhenko a Kyiv, Odesa Film Studio sur la mer Noire), un VGIK ukrainien fonde a Kyiv en 1930 sous le nom d’Institut national des arts cinematographiques, et une production annuelle qui oscillait avant 2022 entre 25 et 40 longs-metrages par an, soit un volume comparable a celui des Pays-Bas ou de la Belgique. La cinematographie ukrainienne est donc une cinematographie nationale de taille moyenne, sous-exposee en France pour des raisons editoriales et linguistiques plus que pour des raisons de production.

Heritage : Dovzhenko, Paradjanov, l’Ecole d’Odesa

Le cinema ukrainien commence avant l’Union sovietique. L’Odesa Film Studio, fonde en 1919 par nationalisation des studios prerevolutionnaires Kharitonov et Mizrakh, est l’un des plus anciens studios de cinema de l’espace europeen. Il a forme dans les annees 1920 une generation entiere de techniciens et de realisateurs qui a precede l’organisation du cinema sovietique centralise depuis Moscou. Isaak Babel y a travaille comme scenariste, Vsevolod Meyerhold y a tourne, et la production muette ukrainienne de la decennie 1920 — environ 130 films — a constitue un corpus distinct de la production russe.

Oleksandr Dovzhenko (1894-1956) en est la figure centrale. Ne dans le gouvernement de Tchernihiv, ancien professeur, il signe au studio VUFKU de Kyiv (predecesseur du studio Dovzhenko) une trilogie ukrainienne : Zvenyhora (1928, sur les legendes hutsules), Arsenal (1929, sur l’insurrection ouvriere de Kyiv en 1918) et Zemlia (1930, sur la collectivisation des campagnes ukrainiennes). Zemlia est, selon le sondage de la critique internationale Kino-Glaz et le classement de la Cinematheque de Bruxelles en 1958, l’un des dix plus grands films muets jamais realises. Le studio Dovzhenko a Kyiv porte son nom depuis 1957. La grammaire visuelle de Dovzhenko — plans larges sur la steppe, montage agraire, lyrisme paysan — a fonde une ecole distincte du formalisme constructiviste d’Eisenstein.

Sergei Paradjanov et le cinema poetique sovietique

A la generation suivante, Sergei Paradjanov (1924-1990) trace une autre ligne. Armenien ne a Tbilissi, forme au VGIK, il realise au studio Dovzhenko de Kyiv en 1965 son chef-d’oeuvre, Les Ombres des ancetres oublies, adaptation du roman de Mykhailo Kotsioubynsky tournee integralement en Carpathie hutsule. Le film, tourne en langue ukrainienne (chose rare a l’epoque), est devenu en quelques mois un manifeste du cinema poetique sovietique. Sa reception critique mondiale (prix au Festival de Mar del Plata, distribution dans 38 pays) et son impact politique ont coute cher a Paradjanov : il est arrete en 1973, condamne a cinq ans de Goulag pour « propagande d’homosexualite » et autres chefs fabriques. Liberer en 1977 grace a une campagne internationale (Andrei Sakharov, Federico Fellini, Andrzej Wajda), il ne retournera plus jamais au studio Dovzhenko. Les Ombres des ancetres oublies reste, avec Zemlia, le film ukrainien le plus etudie dans les ecoles de cinema mondiales.

Le cinema ukrainien sovietique n’est pas une variante regionale du cinema russe sovietique. C’est une cinematographie distincte, qui a produit son canon (Dovzhenko, Paradjanov), travaille ses propres territoires (Carpathie, steppe, Mer Noire) et développé une esthetique reconnaissable au premier plan. Le confondre avec le cinema russe est une erreur historique avant d’etre une erreur politique.

L’independance et le creux des annees 1990-2000

Quand l’Ukraine déclare son independance le 24 aout 1991, l’industrie cinematographique herite d’un equipement vieillissant, d’une chaine de distribution sovietique en demantelement et d’une demande de salle en effondrement. La decennie 1990 est, pour le cinema ukrainien, une decennie noire. Le studio Dovzhenko produit moins de cinq longs-metrages par an entre 1995 et 2005 ; le studio Odesa fonctionne au ralenti. Les rares films notables (Friend of the Deceased de Viatcheslav Krishtofovich en 1997, A Driver for Vera de Pavel Chukhrai en 2004) sont des coproductions essentiellement russes ou russophones.

Le redemarrage commence en 2007-2008 avec la creation de l’Agence d’Etat ukrainienne du cinema (Derzhkino) et la mise en place d’un systeme de subventions publiques inspire du Centre national français. Les premiers films post-Maidan (après 2014) revolutionnent le paysage : The Tribe de Myroslav Slaboshpytskyy (2014, Cannes Semaine de la Critique, premier long ukrainien primer a Cannes en 25 ans), The Living Fire d’Ostap Kostyuk (2014, festival IDFA d’Amsterdam) et le documentaire Maidan de Sergei Loznitsa (2014, Cannes hors competition) marquent le retour d’une cinematographie ukrainienne audible.

La dimension linguistique a joue un role structurant. La loi sur la langue ukrainienne (2019), qui a impose un quota de production en ukrainien et un sous-titrage obligatoire pour les films distribues en salles, a contraint la nouvelle generation a tourner principalement dans la langue d’Etat — bouleversement par rapport a la decennie 2000 ou la majorite des productions etaient encore russophones. La transition a ete progressive et a contribue, indirectement, a former une generation de scenaristes et d’acteurs ukrainophones formes après 2014.

Bobine de film argentique et lentille de projecteur sur une table en bois

Le contexte de production economique merite d’etre rappele : Derzhkino a fonctionne avec un budget oscillant entre 25 et 50 millions d’euros annuels entre 2014 et 2021, soit environ un dixieme du budget du CNC français. Cette echelle modeste explique la dependance structurelle aux coproductions europeennes (Pologne, Allemagne, France, Pays-Bas) et le recours frequent au programme MEDIA de l’Union europeenne, dont l’Ukraine beneficie depuis 2015. La majorite des films de la nouvelle vague (Atlantis, Reflet, Pamfir, Klondike) sont issus de coproductions europeennes a au moins trois pays, modele qui a ete renforce après 2022 par necessite plus que par choix.

La nouvelle vague 2010-2020 : Slaboshpytskyy, Vasyanovych, Loznitsa

La decennie 2010 voit emerger une nouvelle vague ukrainienne dont trois realisateurs structurent l’identite internationale. Myroslav Slaboshpytskyy ouvre la decennie avec The Tribe (2014), film-experiment integralement tourne en langue des signes ukrainienne, sans sous-titres, sans voix off, qui suit une bande de delinquants dans un pensionnat pour sourds et muets. Le film remporte le Grand Prix de la Semaine de la Critique a Cannes en 2014, est distribue dans 47 pays et place le cinema ukrainien sur la carte mondiale. Slaboshpytskyy n’a, depuis, pas confirme avec un second long de meme ampleur, mais The Tribe reste l’un des films-manifestes du cinema europeen de la decennie.

Valentyn Vasyanovych prolonge la ligne avec deux films d’une rigueur formelle remarquable : Atlantis (2019), tourne dans le Donbass de l’après-2014 dans un futur proche post-conflit, et Reflet (2020), centre sur un chirurgien ukrainien capture et torture dans le Donbass. Atlantis est presente a la Mostra de Venise 2019 (prix Orizzonti du meilleur film), Reflet a Venise 2020 (selection officielle Orizzonti). Les deux films, distribues en France par MK2, ont fonde la réputation de Vasyanovych comme l’un des formalistes les plus rigoureux du cinema europeen contemporain — chaque plan-sequence est compose comme un tableau, avec une grammaire visuelle reconnaissable au premier coup d’oeil.

Sergei Loznitsa : entre fiction et documentaire

Le troisieme nom est celui de Sergei Loznitsa, realisateur ukrainien ne en 1964 a Baranovichi en Bielorussie sovietique, qui a grandi a Kyiv et y a fait ses etudes avant d’integrer le VGIK de Moscou. Sa trajectoire est la plus prolifique de la nouvelle vague : 21 documentaires et 5 longs-metrages de fiction entre 2000 et 2024. Coter fiction, My Joy (2010, Cannes competition), In the Fog (2012, Cannes competition, prix FIPRESCI), A Gentle Creature (2017, Cannes competition) et Donbass (2018, Cannes Un Certain Regard, prix de la mise en scene). Cote documentaire, Maidan (2014), Austerlitz (2016), The Trial (2018), State Funeral (2019) et Babi Yar. Contexte (2021, Cannes Special Screening), film-archives consacre au massacre de Kyiv en 1941.

Loznitsa a ete, pendant longtemps, un realisateur de l’espace russophone artistique : ses films sont souvent en russe (langue parlee dans les regions ou il filme, en particulier le Donbass), il a longtemps participe aux festivals russes et a defendu, jusqu’en 2022, une position d’auteur transnational. La rupture s’est cristallisee en mars 2022 quand l’Academie europeenne du film a refuse de boycotter l’industrie cinematographique russe : Loznitsa en a demissionne. Il a ensuite reaffirme publiquement son identite ukrainienne et travaille depuis presque exclusivement avec des financements ouest-europeens. Son cas illustre la complexite des trajectoires individuelles dans le cinema post-sovietique — et l’effet structurant de 2022 sur l’auto-identification linguistique et nationale des cineastes.

Pamfir 2022 et la Carpathie au Festival de Cannes

Pamfir, premier long-metrage de Dmytro Sukholytkyy-Sobchuk, est l’événement editorial de la nouvelle vague pour la France. Le film, tourne en Bucovine ukrainienne (region historique entre les Carpathes et la frontiere roumaine), suit un contrebandier qui rentre dans son village pour la fete du carnaval de Malanka et se trouve happe par les obligations familiales et financieres qu’il croyait avoir laissees derriere lui. La construction est celle d’un thriller paysan, mais le materiau visuel — les costumes traditionnels du Malanka, les rites de la frontiere, les paysages enneiges — releve d’une ethnographie cinematographique qui reactive le geste de Paradjanov dans Les Ombres des ancetres oublies : un cinema qui cherche dans le territoire ukrainien (et plus particulierement dans la Carpathie hutsule et bucovinienne) une singularite formelle.

Le film est selectionne a la Quinzaine des Realisateurs du Festival de Cannes 2022, soit moins de trois mois après le debut de l’invasion russe le 24 fevrier. Le calendrier renforce mecaniquement la visibilite du film, mais sa qualite intrinseque — photographie de Mykyta Kuzmenko, decoupage tendu, jeu d’Oleksandr Yatsentyuk dans le role-titre — ne doit rien au contexte. Pamfir est sorti en France en janvier 2023, distribue par MK2, et a fait pres de 80 000 entrees, score remarquable pour un premier long ukrainien. Sukholytkyy-Sobchuk prepare actuellement son deuxieme long-metrage, attendu pour 2026-2027.

Plateau de tournage contemporain a Kyiv avec camera de cinema et chaise de realisateur

Cinema ukrainien en exil depuis 2022

Depuis fevrier 2022, une partie de l’industrie cinematographique ukrainienne fonctionne en exil ou en coproduction europeenne. Le studio Dovzhenko a delocalise une partie de sa post-production (montage, etalonnage, mixage) a Varsovie, ou plusieurs sociétés de services techniques accueillent les projets ukrainiens. La realisatrice Maryna Er Gorbach a sorti Klondike (2022), tourne avant l’invasion mais montre après, qui suit une famille ukrainienne dans le Donbass au moment du crash du vol MH17 en 2014 : le film a remporte le prix de la mise en scene au Festival de Sundance et a represente l’Ukraine aux Oscars 2023. Sa production est typique du modele post-2022 : tournage en Ukraine ou Turquie, post-production en Europe occidentale, distribution internationale.

Plusieurs realisateurs ukrainiens travaillent desormais entre Kyiv, Berlin, Varsovie et Paris. Antonio Lukich a tourne Luxembourg, Luxembourg (2022) avec un budget partiellement allemand. Iryna Tsilyk poursuit son travail documentaire (The Earth is Blue as an Orange, 2020, Sundance) avec des financements canadiens et neerlandais. Le statut de coproduction europeenne est devenu la norme : 11 des 14 films ukrainiens distribues a l’international entre 2023 et 2025 sont issus de coproductions impliquant au moins deux pays de l’Union europeenne plus l’Ukraine.

Documentaires de guerre : 20 Days in Mariupol

Le documentaire de guerre constitue une categorie a part. Mstyslav Chernov, photoreporter Associated Press, signe en 2023 20 Days in Mariupol, montage des images qu’il a tournees pendant le siege de la ville en mars 2022. Le film est presente a Sundance en janvier 2023, sorti en France au printemps 2023, et remporte l’Oscar du meilleur documentaire en mars 2024 — premier Oscar de l’histoire du cinema ukrainien. Mariupolis 2 de Mantas Kvedaravicius, realisateur lituanien tue par les forces russes a Mariupol le 30 mars 2022, est presente a Cannes 2022 a titre posthume : le film est monte par sa partenaire Hanna Bilobrova a partir du materiau qu’il avait tourne dans les jours precedents sa mort. Ces deux documentaires constituent un corpus de premier plan sur la guerre, mais releve d’un genre distinct du cinema de fiction, et ne saurait resumer a lui seul la production ukrainienne post-2022.

Voir le cinema ukrainien en France

Le passage du cinema ukrainien dans les salles françaises s’est intensifie depuis 2022. En distribution commerciale, MK2 distribue Pamfir, Atlantis et Reflet ; Arizona Films a sorti 20 Days in Mariupol ; Pyramide a distribue plusieurs documentaires de Loznitsa ; Damned Films a sorti Klondike. Les sorties 2026 attendues incluent le second long-metrage de Sukholytkyy-Sobchuk, un documentaire de Tsilyk et un film de Vasyanovych.

En festival, plusieurs rendez-vous proposent une fenetre ukrainienne reguliere. Le Festival des Cinemas du Sud de Toulouse programme depuis 2022 une selection ukrainienne au sein de sa competition est-europeenne. Le Festival international du film d’Amiens et le FID Marseille ont intègre une fenetre ukrainienne dans leurs editions 2023 et 2024. Le Festival de Cannes a, de son cote, accueilli des realisateurs ukrainiens en selection officielle ou parallele chaque annee depuis 2014 (selection sans interruption, fait notable pour une cinematographie de cette taille).

En retrospective institutionnelle, le Centre Pompidou a programme une retrospective Sergei Loznitsa de novembre 2023 a janvier 2024 (28 films, photographies, conferences) puis une carte blanche aux documentaristes ukrainiens en 2024. La Cinematheque française a programme une retrospective Paradjanov en 2025 ainsi qu’une carte blanche aux nouvelles realisatrices ukrainiennes (Tsilyk, Er Gorbach, Bondarchuk) en 2026.

En streaming, plusieurs plateformes proposent une offre ukrainienne structuree : Mubi diffuse plusieurs Loznitsa, Atlantis et Reflet ; La Cinetek dispose de Zemlia et Les Ombres des ancetres oublies en versions restaurees ; UniversCine programme regulierement les nouvelles sorties ukrainiennes. Pour entrer dans le cinema ukrainien sans se perdre, nous proposons un parcours en trois temps. Premiere strate, l’heritage : Zemlia de Dovzhenko (1930), Les Ombres des ancetres oublies de Paradjanov (1965), Le Cheval blanc d’Ivan Mykolaichuk (1976). Trois films sovietiques distribues en versions restaurees qui donnent le climat patrimonial. Deuxieme strate, la nouvelle vague : The Tribe de Slaboshpytskyy (2014), Atlantis de Vasyanovych (2019), Donbass de Loznitsa (2018), Pamfir de Sukholytkyy-Sobchuk (2022). Quatre films en prises avec la decennie 2010-2022. Troisieme strate, le documentaire contemporain : Maidan de Loznitsa (2014), The Earth is Blue as an Orange de Tsilyk (2020), 20 Days in Mariupol de Chernov (2023). Trois documentaires qui couvrent la decennie de la guerre.

Notre agenda culturel ukrainien en France recense les sorties cinema, projections et retrospectives a venir, pour permettre un suivi editorial regulier de cette cinematographie qui s’expose enfin a sa juste mesure.