La diaspora ukrainienne en France est l’une des plus anciennes communautes d’Europe centrale et orientale installees dans l’Hexagone, et l’une des plus mal connues. Mal connue, parce qu’elle a longtemps ete agregee dans les statistiques sous l’etiquette « Russes blancs » ou « Sovietiques », ce qui efface ses contours propres. Mal connue aussi parce qu’elle s’est faite discrete, conformement a une tradition d’integration silencieuse heritee des arrivants de l’entre-deux-guerres. L’invasion russe de fevrier 2022 a profondement change cet equilibre : pres de 80 000 personnes sont arrivees en France au cours de la seule annee 2022 sous le regime de protection temporaire europeen. La diaspora ukrainienne en France est aujourd’hui un ensemble d’environ 150 000 personnes, structure en cinq vagues successives, avec ses lieux, ses paroisses, ses associations et ses circuits culturels. Ce guide editorial en propose une cartographie.

Les chiffres preliminaires : la France accueille la quatrieme diaspora ukrainienne d’Europe occidentale, derriere l’Allemagne, la Pologne et la Republique tcheque. La protection temporaire active le 4 mars 2022 par decision du Conseil de l’Union europeenne couvre, en France, environ 80 000 personnes au pic de 2023 ; elle a ete prolongee a plusieurs reprises et reste en vigueur. L’Ile-de-France concentre environ la moitie de la communaute, mais l’implantation est plus dispersee qu’on ne le pense : Marseille, Strasbourg, Lyon, Nice, Bordeaux et Lille forment des poles regionaux structures.

Histoire de la diaspora ukrainienne en France : 5 vagues migratoires

L’histoire de l’immigration ukrainienne en France se lit en cinq strates, separees par des contextes politiques tres distincts. Chaque vague a apporte ses institutions, ses paroisses, ses ecoles du samedi, ses cafes — et chaque vague a redefini la communaute existante.

Premiere vague : 1917-1920, refugies de la guerre civile

La premiere vague d’envergure date des annees 1917-1920, dans le sillage de la revolution russe et de la guerre civile qui a suivi l’effondrement de l’Empire. Environ 25 000 Ukrainiens — officiers de la Republique populaire ukrainienne (UNR) battue par les bolcheviks, intellectuels, etudiants, anciens fonctionnaires de l’Etat ukrainien ephemere de 1917-1920 — arrivent par vagues a Paris, en passant souvent par Constantinople, Prague et Berlin. Ils s’installent principalement dans le 15e arrondissement (rue de la Convention) et dans le 6e (autour de la rue des Saints-Peres). C’est cette generation qui fonde, dans les annees 1930, les premieres institutions structurees : l’Universite libre ukrainienne en exil ouvre une antenne parisienne, la Bibliotheque ukrainienne Symon Petliura est créée en 1929 au 6 rue de Palestine. C’est aussi cette generation qui obtient en 1939 l’attribution de l’église Saint-Volodymyr-le-Grand, rue des Saints-Peres.

La deuxieme vague suit l’effondrement allemand de 1944-1947. Les camps de personnes deplacees (Displaced Persons, DP) installes par les Allies en Allemagne et en Autriche regroupent jusqu’a 200 000 Ukrainiens entre 1945 et 1950. La majorite migre ensuite vers les Etats-Unis, le Canada et l’Argentine. Une minorite — quelques milliers — choisit la France, par affinite culturelle, par presence de famille deja installee, ou parce que les quotas americains se ferment. Cette generation renforce la structure associative existante et fonde plusieurs paroisses greco-catholiques en province.

Troisieme et quatrieme vagues : 1990-2014, migration economique et post-Crimee

La troisieme vague accompagne l’independance de 1991 et la decennie chaotique qui suit. Etudiants, jeunes actifs, mariages mixtes : environ 5 000 personnes arrivent dans les annees 1990, souvent par mariage avec des Français ou par filiere universitaire (programmes Erasmus etendus a l’Ukraine en 1996). Cette migration est plus diffuse, moins structuree autour des paroisses : elle s’intègre rapidement dans le tissu professionnel français, sans toujours se rattacher aux institutions diasporiques existantes.

La quatrieme vague suit l’annexion de la Crimee en mars 2014 et le declenchement de la guerre du Donbass. Entre 2014 et 2021, environ 10 000 a 15 000 Ukrainiens demandent l’asile ou un titre de sejour en France. Ils viennent majoritairement de l’Est du pays (Donetsk, Louhansk, Marioupol) et de Crimee. Cette vague modifie le profil sociologique de la diaspora : population plus jeune, plus russophone d’origine mais souvent en demarche de re-ukrainisation linguistique, plus dispersee geographiquement.

Cinquieme vague : 2022, protection temporaire

La cinquieme vague est la plus volumineuse et la plus visible. Le 24 fevrier 2022, l’invasion russe a grande echelle declenche le plus important deplacement de population en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Le 4 mars 2022, le Conseil de l’Union europeenne active pour la premiere fois la directive 2001/55/CE sur la protection temporaire — texte adopte en 2001 mais jamais utilise jusqu’alors. La directive ouvre des droits immediats dans les 27 Etats membres : titre de sejour d’un an renouvelable, droit au travail, scolarisation des enfants, acces aux soins. La France accueille environ 120 000 inscrits au dispositif au pic de 2023 ; le chiffre stabilise autour de 80 000 en 2024-2025, après les retours volontaires en Ukraine de personnes originaires des regions occidentales (Lviv, Ivano-Frankivsk, Tcherniv) restees relativement epargnees.

Une diaspora se mesure moins au nombre de personnes presentes a un instant donne qu’a la persistance de ses institutions. La diaspora ukrainienne en France a, depuis 1929, une bibliotheque, une église, une universite en exil, des paroisses regionales et des associations qui se transmettent le flambeau d’une vague a l’autre.

Repartition geographique aujourd’hui : Paris, Marseille, Strasbourg, Lyon

La carte de la diaspora ukrainienne en France suit deux logiques superposees : une logique historique (Paris, Marseille, Strasbourg comme points d’ancrage anciens) et une logique post-2022 (toutes les regions ont accueilli des refugies, avec une dispersion accentuee). Les chiffres consolides INSEE-Interieur 2024 donnent l’image suivante :

L’Ile-de-France concentre environ 70 000 personnes, soit pres de la moitie de la diaspora. Paris intra-muros regroupe les institutions historiques (église Saint-Volodymyr, Bibliotheque Petliura, ambassade Avenue de Saxe ouverte en 1994) et les commerces emblematiques (librairie ukrainienne du 22 boulevard Saint-Germain). La banlieue accueille la majorite des arrivants 2022, par les dispositifs d’hebergement d’urgence puis le relogement parc social.

La region Provence-Alpes-Cote d’Azur compte environ 18 000 personnes, dont un pole historique a Marseille remontant aux annees 1920 (rue Saint-Suffren, paroisse greco-catholique active depuis 1947) et un pole culturel a Aix-en-Provence anime par le Centre culturel ukrainien et le partenariat avec La Manufacture (cycle KYIV-CALLING soutenu par la Ville d’Aix). La presence ukrainienne sur la Cote d’Azur (Nice, Antibes) est plus recente et plus dispersee, structuree autour de l’association Aide medicale et caritative.

Salle de reunion d'une association ukrainienne a Paris avec samovar et nappe brodee

L’Alsace, et particulierement Strasbourg, abrite environ 8 000 personnes. La presence ukrainienne y est tres ancienne, liee aux paroisses orientales structurees après 1945. Les institutions europeennes (Parlement europeen, Conseil de l’Europe, Cour europeenne des droits de l’homme) ont attire une nouvelle generation de fonctionnaires et d’avocats ukrainiens depuis 2014. Le restaurant Datcha Lviv, ouvert en 2019, est devenu un point de rencontre informel.

Lyon (~6 000 personnes), Bordeaux (~4 000), Lille (~3 500) et Toulouse (~3 000) completent l’image. Dans chaque ville, le tissu associatif s’est rapidement structure après 2022 : associations d’accueil, ecoles du samedi, points de collecte, centres d’aide juridique. Pour mieux comprendre la composante feminine de cette migration — particulierement importante en raison de l’interdiction de sortie du territoire ukrainien pour les hommes mobilisables —, lire aussi l’analyse de la communaute feminine ukrainienne en France publiee par CQMI, qui suit ces parcours depuis 2002.

L’église ukrainienne Saint-Volodymyr-le-Grand a Paris

Aucune cartographie de la diaspora ukrainienne en France ne tient sans s’arreter sur l’église Saint-Volodymyr-le-Grand, situee au 51 rue des Saints-Peres dans le 6e arrondissement de Paris. Le lieu joue un role de centre symbolique pour la communaute depuis pres de 90 ans, et le nombre de fideles a fortement augmente depuis 2022.

Histoire : 1939, Eparchie greco-catholique ukrainienne

Le batiment d’origine est une chapelle du XVIIe siecle intégrée a un ensemble immobilier ayant successivement abrite plusieurs ordres religieux. En 1939, dans le contexte de l’occupation imminente, les autorites françaises attribuent l’edifice a la communaute ukrainienne de Paris pour ses celebrations liturgiques. L’église est consacree a Saint Volodymyr-le-Grand, prince de Kyiv qui a christianise la Rus’ de Kyiv en 988 — figure fondatrice partagee par les traditions ukrainienne, bielorusse et russe, mais que la diaspora ukrainienne revendique comme reference identitaire propre depuis le XIXe siecle.

L’église releve aujourd’hui de l’Eparchie Saint-Volodymyr-le-Grand de Paris, dont la juridiction couvre la France, le Benelux et la Suisse. Cette eparchie fait partie de l’Église greco-catholique ukrainienne, qui pratique le rite byzantin tout en etant en pleine communion avec le Vatican depuis l’Union de Brest en 1596. Cette particularite canonique distingue l’église Saint-Volodymyr d’autres lieux de culte orientaux a Paris, qui relevent d’autres juridictions et obediences. Pour notre part, nous traitons ici uniquement de l’église ukrainienne ; les autres traditions orientales presentes a Paris ont leur propre histoire et meritent leurs propres guides.

La vie liturgique de Saint-Volodymyr est intense : messes dominicales en ukrainien, vepres, complies, offices des grandes fetes (Theophanie, Paques orthodoxes selon le calendrier julien revise adopte en 2023), bapteme et catechese pour enfants. L’église abrite egalement des concerts de chants liturgiques byzantins et des conferences sur la culture ukrainienne. Notre portrait detaille de l’église Saint-Volodymyr-le-Grand suit son architecture, ses icones et son calendrier annuel.

Vie culturelle et associative

La densite associative de la diaspora ukrainienne en France est l’un de ses traits les plus remarquables. Les institutions historiques se sont conservees au fil des vagues, et chaque arrivee a ajoute sa propre couche organisationnelle. La carte associative actuelle compte plus de 200 structures recensees par les prefectures.

Associations principales : Representation Ukraine en France, ATOFR, Yednanniya

La Representation officielle de l’Ukraine en France est l’organe federateur de la communaute. Cette structure rassemble la majorite des associations regionales et joue un role d’interface avec l’ambassade. Elle organisé les commemorations officielles (Independance le 24 aout, Holodomor le quatrieme samedi de novembre, Vyshyvanka Day en mai) et coordonne les positions associatives sur les questions d’integration.

L’ATOFR — Association des Travailleurs Ouvriers et Etudiants Originaires de l’Ukraine en France — est l’une des plus anciennes structures actives. Fondee dans les annees 1950 par les arrivants de la deuxieme vague, elle continue d’exister avec une activite culturelle et caritative. Son histoire est documentee dans plusieurs travaux universitaires sur l’immigration politique en France.

Yednanniya (« Unite » en ukrainien) regroupe les arrivants des troisieme et quatrieme vagues, avec un focus sur l’integration professionnelle et la reconnaissance des diplomes. Promote Ukraine travaille plus specifiquement sur la diplomatie culturelle et le plaidoyer.

L’Aide medicale et caritative pour l’Ukraine en Ile-de-France et son antenne PACA coordonnent depuis 2014 l’envoi d’aide humanitaire en Ukraine et l’accompagnement medical des refugies. La structure fonctionne avec un modele benevole et publie des bilans annuels detailles. L’ecole ukrainienne du samedi au Centre culturel Volodymyr Volkoff de Paris (active depuis 2003) accueille pres de 400 enfants par annee scolaire.

Notre annuaire des associations ukrainiennes en France donne le detail des coordonnees, missions et activites de chaque structure, classees par region et par type d’action.

Bureau d'association ukrainienne a Marseille avec carte et photographies encadrees

Restaurants, librairies, lieux du quotidien

La vie quotidienne de la diaspora s’organisé autour d’une dizaine de lieux emblematiques, dont certains existent depuis plus d’un demi-siecle. Ces lieux ne sont pas seulement des commerces ou des points de convivialite : ils tiennent une fonction d’institution informelle pour la communaute.

Le 22 boulevard Saint-Germain : librairie ukrainienne historique

La librairie ukrainienne du 22 boulevard Saint-Germain, ouverte en 1956 par Jacques Glotz, est la plus ancienne librairie specialisee dans le livre ukrainien en Europe occidentale. Son fonds couvre la litterature ukrainienne classique et contemporaine, l’histoire, l’etude de la langue, les editions diasporiques rares, ainsi que les ouvrages sur la Galicie, la Volhynie et la Bucovine. Elle joue le role d’archive vivante : plusieurs editions epuisees s’y trouvent encore en exemplaires uniques. Après 2022, la frequentation a triple ; la librairie est devenue un point de rendez-vous informel pour les intellectuels ukrainiens en exil et les lecteurs français decouvrant la litterature de Kourkov, Zhadan, Zaboujko ou Kalynets.

Les restaurants ukrainiens forment l’autre pilier de la vie de quartier. Borshch, ouvert rue Sebastien-Bottin dans le 7e arrondissement, propose une carte de bistrot ukrainien moderne, avec borchtch, varenyky, holubtsi et nalysnyky cuisines selon les recettes de l’ouest du pays. Petrushka, rue de Tracy dans le 2e, joue une note plus populaire et generationnelle : carte courte, bar a vins ukrainiens et georgiens, public de jeunes diasporiques et curieux parisiens. Kalyna, situe a Saint-Denis, sert depuis 2019 une cuisine plus traditionnelle, frequentee notamment par les familles arrivees après 2022. Le panorama complet des tables ukrainiennes a Paris est detaille dans notre guide des restaurants ukrainiens a Paris en 2026, qui distingue les bistrots familiaux, les cantines de quartier et les nouvelles adresses ouvertes par les chefs arrives après 2022.

A cote des restaurants, plusieurs epiceries communautaires distribuent les produits du quotidien : pain noir ukrainien, varenyky surgeles, salo, kvas, vins de Crimee — quand ils sont disponibles —, gatchas, cornichons. Ces epiceries existent a Paris (Saint-Denis, La Courneuve), Marseille, Strasbourg et Lyon. Elles fonctionnent souvent sur le modele de l’echoppe familiale, sans presence en ligne, ce qui rend leur recensement difficile sans bouche-a-oreille.

Communautes regionales : au-dela de Paris

L’image d’une diaspora exclusivement parisienne est trompeuse. Plusieurs poles regionaux ont une histoire propre, des institutions specifiques et un dynamisme culturel qui meritent une attention egale.

Marseille est le second pole historique après Paris. La communaute s’installe a partir des annees 1920, par la voie maritime depuis Constantinople. La paroisse greco-catholique du quartier Saint-Suffren est active depuis 1947. Après 2022, Marseille a accueilli environ 5 000 a 6 000 personnes, dispersees dans la metropole. Le tissu associatif local s’est rapidement adapte : creation de l’Aide medicale et caritative pour l’Ukraine antenne PACA, ecole du samedi au foyer culturel ukrainien, partenariats avec le Mucem pour des cycles culturels.

Strasbourg et l’Alsace forment un cas particulier. La presence ukrainienne y est ancienne (paroisses orientales actives depuis l’après-guerre), structuree par les institutions europeennes installees dans la ville (Parlement europeen, Conseil de l’Europe, CEDH). Plusieurs fonctionnaires ukrainiens travaillent au Conseil de l’Europe depuis 2014. Le Datcha Lviv, ouvert en 2019, joue un role analogue a celui de Borshch a Paris : table moderne, bar, point de rendez-vous informel.

Lyon dispose d’une communaute structuree autour de la paroisse greco-catholique, du Centre culturel ukrainien lyonnais et d’une ecole du samedi créée en 2017. La presence après 2022 a quasiment double la taille de la communaute lyonnaise, qui compte aujourd’hui environ 6 000 personnes.

Bordeaux, Lille et Toulouse ont vu leurs communautes croitre après 2022 dans des proportions significatives. Les infrastructures associatives s’y sont mises en place plus tardivement, mais les ecoles du samedi, les paroisses (parfois oecumeniques avec d’autres traditions slaves) et les groupes d’aide juridique sont desormais actifs dans chacune de ces villes.

Nice et la Cote d’Azur attirent depuis longtemps les Ukrainiens fortunes (residences secondaires, etudes pour les enfants), avec une diaspora plus discrete. Après 2022, l’arrivee de refugies a transforme la composition de cette communaute, elargissant le profil sociologique vers un public plus modeste.

L’image qui se degage de cette cartographie est celle d’une communaute paradoxale : ancienne par certaines de ses institutions (Bibliotheque Petliura 1929, église Saint-Volodymyr 1939), recente par sa demographie majoritaire (post-2022), discrete dans son rapport a l’espace public français, et structuree par un tissu associatif d’une remarquable densite. Pour prolonger l’exploration de la culture ukrainienne en France au-dela de la communaute installee, consulter notre guide des scenes ukrainiennes en France sur les concerts, expositions et festivals, ainsi que le panorama de la cuisine ukrainienne moderne qui suit le travail des chefs et auteurs culinaires des deux cotes du chemin migratoire.