La musique ukrainienne souffre, en France, d’un double angle mort. Avant 2022, elle etait souvent absorbee dans une categorie floue baptisee « musique de l’Est » ou « slave » — categorie qui melangeait Tchaikovski, Boris Vian chantant Vyssotski et les Choeurs de l’Armee rouge. Après 2022, elle est devenue, mediatiquement, la bande-son d’une guerre. Entre les deux, il y a une scene musicale entiere — heritiere d’un solfege classique sous-estime, portee par un folklore distinctif (les modes hutsules ne sonnent pas comme les modes russes), traversee par une nouvelle vague folk-electro et un rock ukrainophone qui a 30 ans d’age. Ce guide editorial fait la cartographie de cet ensemble.
Pour situer rapidement le terrain : l’Ukraine compte aujourd’hui pres de 38 millions d’habitants, possede sa propre langue de creation (l’ukrainien, langue d’Etat unique depuis 1991), un repertoire folklorique d’une extraordinaire richesse modale (les melodies hutsules des Carpates et les chants polyphoniques de la steppe ne se confondent pas), et une scene contemporaine qui exporte desormais — Eurovision 2022, residences a Berlin, tournees en Europe occidentale, Glastonbury en 2023. Nous proposons ici une lecture en six strates, de Lyssenko a aujourd’hui.
Heritage classique : un repertoire ukrainien que l’on n’enseigne presque plus
Le compositeur ukrainien le plus important du XIXe siecle s’appelle Mykola Lyssenko (1842-1912). Forme au Conservatoire de Leipzig, il fonde a Kyiv une ecole de composition qui transcrit le folklore ukrainien sans le passer au filtre russe, et ecrit des operas en langue ukrainienne — alors interdits a la representation par la circulaire d’Ems de 1876. Son Tchornomortsi (1872) et son Taras Boulba (composition entamee en 1880, jamais créée de son vivant) marquent l’invention d’une dramaturgie operatique ukrainienne. Ses arrangements de chants populaires sont, encore aujourd’hui, la source des choeurs nationaux. L’enseignement de la musique en France ignore largement Lyssenko ; c’est une reparation que l’on peut commencer a faire en l’ecoutant.
A la generation suivante, Borys Lyatoshynsky (1895-1968) trace une ligne plus moderniste. Sa Symphonie n° 2 (1936), retiree après premiere ecoute par la critique sovietique pour « formalisme bourgeois », fut redonnee en URSS seulement en 1964. Lyatoshynsky a forme la majorite des compositeurs sovietiques ukrainiens d’après-guerre — Valentyn Sylvestrov en tete. Ce dernier, ne en 1937 a Kyiv, vit aujourd’hui a Berlin après avoir quitte l’Ukraine en mars 2022 ; ses Stille Lieder (1974-1975) et son Requiem fur Larissa (1997-1999) sont disponibles chez ECM Records et constituent l’une des entrees les plus subtiles dans la musique classique ukrainienne contemporaine. Pour comprendre la maniere dont l’Ukraine a, par sa langue et ses modes, defie la russification linguistique, lire aussi notre guide sur les specificites de la litterature ukrainienne contemporaine et la chronique de la langue par nos voisins de Belinsky : musique ukrainienne et heritage classique.
La bandura, instrument-symbole
Aucun guide de musique ukrainienne ne fait l’economie de la bandura. Cordophone a 55-65 cordes, derive du kobza des bardes cosaques, elle a ete codifiee au XIXe siecle par les freres Khotkevych comme instrument-symbole national. Les kobzars, bardes ambulants souvent aveugles, chantaient sur la bandura les dumy — poemes epiques specifiquement ukrainiens, chantes sur un mode parle-chante. Le repertoire des kobzars a ete persecute sous Staline (assassinats de masse documentes en 1933-1934) ; une partie a ete sauvee par les emigres en Amerique du Nord, ce qui explique pourquoi les enregistrements de reference des dumy se trouvent dans les archives canadiennes. La bandura reapparait aujourd’hui dans des contextes inattendus, du folk-rock de Hayd, jusqu’aux concerts post-rock de Joryj Kloc, qui plug sa bandura sur des amplis de guitare electrique.
L’independance comme rupture musicale (1991-2000)
Quand l’Ukraine déclare son independance le 24 aout 1991, la scene musicale herite d’un paradoxe : la radio et la television officielles diffusent encore largement en russe, mais l’industrie de la cassette pirate qui tient lieu de marche reel commence a faire circuler des enregistrements en ukrainien. Les annees 1990 sont, pour la musique populaire ukrainienne, une decennie de bricolage et de reinvention.
VV et la naissance du rock ukrainophone
C’est dans cette decennie que se fonde Vopli Vidopliassova (« VV »), groupe de rock parodique-folklorique forme en 1986 par Oleh Skrypka, qui devient au cours des annees 1990 le premier groupe rock chantant systematiquement en ukrainien et programmant des hits en mode mineur ukrainien (le « Halyts’ka » de l’album Tantsi sorti en 1994 reste un standard). C’est aussi dans cette decennie qu’apparait le groupe Okean Elzy, forme en 1994 a Lviv autour du chanteur Sviatoslav Vakarchuk : leur premier album Tam, de yenas (1998) est un manifeste rock ukrainophone qui marque toute une generation. Les filles de la generation suivante — Ruslana, gagnante de l’Eurovision 2004 avec Wild Dances, ou Iryna Bilyk — empruntent ce sillon en y ajoutant une dimension pop televisuelle.

Le geste musical des annees 1990 en Ukraine ne consiste pas a copier l’Ouest. Il consiste a faire entrer la langue ukrainienne dans les genres que l’Ouest a inventes — rock, pop, electronique. C’est une demarche de traduction, et la traduction recompose toujours.
Folk-electro et nouvelle vague (2004-2026)
Le tournant des annees 2000 voit l’emergence d’une scene folk-electro qui devient, en 2010, la signature internationale de l’Ukraine. Elle nait au Centre Dakh, theatre experimental fonde a Kyiv par Vlad Troitskyi en 1994. Du Centre Dakh emergent successivement Dakh Daughters (chant choral mixte, theatre, electro) et DakhaBrakha, quartet acoustique-electronique forme en 2004 dont l’esthetique — costumes blancs, chapeaux d’hiver volumineux, percussions tribales et harmonies polyphoniques — fait le tour du monde. DakhaBrakha tourne au Festival d’Avignon en 2014, joue a Carnegie Hall en 2017, illustre la bande-originale de Hard to Be a God d’Aleksei Guerman, et devient le visage le plus reconnaissable de la musique ukrainienne hors d’Ukraine.
A cote de DakhaBrakha, deux autres figures structurent la scene folk-electro contemporaine. Onuka, project de Nata Zhyzhchenko (Kyiv, 2013), explore la fusion entre instruments traditionnels ukrainiens (sopilka, trembita, cymbalum) et productions electroniques (synthe modulaires, percussions echantillonnees). Son album Vidlik (2016) et le morceau Misto (2018) sont devenus des etalons d’une electro identitaire — qui ne joue pas le folklore en costume, mais le travaille en studio. Jamala, chanteuse-compositrice tatare de Crimee, accomplit en 2016 ce que Ruslana avait ouvert en 2004 : la victoire a l’Eurovision avec 1944, chanson dediee a la deportation des Tatars de Crimee par Staline. Le mouvement vers une electro-pop ukrainophone porte par alyona alyona, Wellboy ou Maliarsky, depuis 2018, est l’extension naturelle de cette decennie.
Le moment Closer (2014-2022)
Aucune cartographie de la musique ukrainienne contemporaine ne tient sans mentionner Closer. Le club, ouvert dans une ancienne usine de soie a Kyiv en 2014, a abrite pendant huit ans la scene techno la plus reconnue de l’Est europeen. Programmation europeenne (Helena Hauff, Marcel Dettmann, DVS1, Donato Dozzy ont tous joue a Closer), label Standard Deviation associe, residents internationaux (Stanislav Tolkachev, Vakula, Kashpitzky), Closer est devenu un etalon. Ferme par la guerre en fevrier 2022, il a ete partiellement detruit par un bombardement en juin 2022. Une partie de la scene techno ukrainienne s’est repliee a Berlin (Vakula, Dasha Rush, ZIP) ; une autre est restee a Kyiv et continue de programmer dans des sites alternatifs (K41, ∄). Closer reste, dans la memoire de la scene electronique europeenne, l’equivalent ukrainien de ce que Berghain est a Berlin ou Tresor l’a ete dans les annees 1990.
Eurovision et exportation : Kalush Orchestra, Jamala, Ruslana
Trois victoires ukrainiennes a l’Eurovision (Ruslana 2004, Jamala 2016, Kalush Orchestra 2022) ont fait du concours un canal de visibilite singulier pour la musique ukrainienne. Stefania, le morceau de Kalush sorti le 17 fevrier 2022 — sept jours avant le debut de l’invasion russe le 24 fevrier — est devenu hymne identitaire en quelques semaines. Sa victoire a Turin le 14 mai 2022 (439 points dont 192 par televote, le record de votes du public depuis l’introduction du systeme split) tient autant a la qualite musicale du morceau qu’au contexte. La flute hutsule jouee par Vitalii Duzhyk pendant la performance a fait basculer le titre dans une dimension presque rituelle.
L’effet d’exportation est mesurable. Kalush Orchestra a tourne en 2022-2023 dans 25 pays, joue a Glastonbury en juin 2023, fait la couverture de Time Magazine. Mais l’Eurovision n’est pas la cause unique : Onuka avait deja tourne a Coachella en 2018, DakhaBrakha avait joue Carnegie Hall en 2017, Okean Elzy avait rempli Wembley Arena en 2019. Le concours a accelere une dynamique deja en place, plus qu’il ne l’a créée.
Jamala 2016 : Crimee, Tatars et histoire personnelle
Six ans avant Kalush, Jamala (Susana Jamaladinova) avait deja fait basculer l’Ukraine en haut du tableau Eurovision avec un morceau a charge historique evidente : 1944, qui evoque la deportation des Tatars de Crimee par Staline le 18 mai 1944. Jamala, elle-meme tatare de Crimee — son arriere-grand-mere est morte en exil au Kirghizistan —, signe en 2016 une chanson qui melange chant en anglais et refrain en tatar de Crimee. La victoire a Stockholm, dans un contexte ou la Crimee venait d’etre annexee deux ans plus tot, fut percue comme une declaration. Jamala joue depuis dans des contextes editoriaux precis : pas de tournee mondiale type Kalush, mais des performances ciblees (Royal Albert Hall a Londres en 2022, Philharmonie de Berlin en 2023). Son repertoire — six albums entre 2009 et 2023 — releve plus de la chanson auteure-compositrice que de la pop, et meriterait une recouverte attentive cote francophone.

Rock ukrainophone : Okean Elzy et la generation Vakarchuk
S’il fallait choisir un seul groupe pour incarner trente ans de rock ukrainophone, ce serait Okean Elzy. Forme a Lviv en 1994, refondu plusieurs fois, mene par Sviatoslav Vakarchuk — physicien de formation, doctorat en physique theorique a Stanford, ancien depute, repute pour son charisme scenique —, le groupe a publie 12 albums studio et joue ses 30 ans dans des stades pleins en 2024. Son repertoire a constitue un canon : Kvitka, Bez Boyu, Vse Bude Dobre, Obijmy. Vakarchuk a refuse plusieurs offres internationales pour rester ancre a Lviv, ce qui rend son projet musical inseparable d’une position politique et linguistique : faire du rock dans la langue d’un pays dont une partie de l’industrie continue de produire en russe. La fondation Vidkryta Ukraina, qu’il preside, finance des bourses universitaires pour etudiants ukrainiens depuis 2010.
A cote d’Okean Elzy, il faut citer Boombox (rock alternatif, fonde en 2004 par Andrii Khlyvniouk a Kyiv — devenu mondialement connu en 2022 quand Pink Floyd a recree avec lui Hey Hey Rise Up), Skryabin (rock-pop, mene par Andriy Kuzmenko jusqu’a sa mort en 2015) et The Hardkiss (electro-pop, ne en 2011, scene principale en Ukraine et en Pologne). Cette ligne rock ukrainophone est celle dont il subsiste le plus d’enregistrements accessibles : tous les albums majeurs sont sur Spotify, Deezer, YouTube Music, et la bande-originale du quotidien d’une jeunesse ukrainienne urbaine entre 2000 et 2026 se reconstitue assez fidelement avec ces noms.
Ecouter la musique ukrainienne aujourd’hui : recommandations
Pour entrer dans la musique ukrainienne contemporaine sans se perdre, nous proposons un parcours en trois temps que detaille notre playlist editoriale Ukraine, construite avec contexte historique pour chaque morceau.
Premier temps : trois standards de la scene exportee. Stefania de Kalush Orchestra (2022, folk-rap), Vesna de DakhaBrakha (2010, folk-electro tribal) et 1944 de Jamala (2016, electro-pop politique). Ces trois morceaux donnent le climat moderne de la musique ukrainienne identitaire.
Deuxieme temps : trois standards rock ukrainophone. Vse Bude Dobre d’Okean Elzy (2003, hymne pop-rock generationnel), Vakhterivna de Boombox (2008, alt-rock guitare-voix) et Coca-Cola de The Hardkiss (2014, electro-pop). Ces trois morceaux donnent le climat des annees 2000-2010 ukrainiennes urbaines.
Troisieme temps : trois entrees moins evidentes. Postlude DSCH de Valentyn Sylvestrov (1981, classique contemporain), Pohrebniy Marsh des Pavlo Krymskyy Capela bandura (kobzar-bandura, 1989, archive incontournable), Tonya de alyona alyona (2018, rap ukrainien). Ces trois morceaux completent le tableau cote heritage et cote relevee.
Pour les concerts en France, le passage des artistes ukrainiens dans les salles françaises (Manufacture d’Aix, Petit Duc, La Marbrerie, 104, Olympia) est suivi par notre agenda. La saison 2026 promet plusieurs dates a Paris et Marseille.