En 1994, un etudiant en physique theorique de dix-neuf ans monte un groupe de rock dans une ville qui parle deja ukrainien quand le reste du pays parle encore russe. Trente ans plus tard, le meme homme remplit Wembley Arena, dirige une fondation universitaire, a siege deux fois au Parlement, et a conserve la meme regle non negociable : on chante en ukrainien. Cet article retrace la trajectoire d’Okean Elzy, l’un des projets musicaux qui ont fait basculer la pop ukrainienne dans sa propre langue, et celle de Sviatoslav Vakarchuk, dont la double identite de rockeur et de chercheur n’est pas un costume mais une donnee biographique.
Pour situer rapidement : Okean Elzy n’est pas un groupe de niche pour amateurs eclaires. C’est, avec DakhaBrakha et plus recemment Kalush Orchestra, l’un des trois noms que tout auditeur français qui veut entrer dans la musique ukrainienne contemporaine devrait pouvoir reconnaitre. Ses concerts ukrainiens remplissent l’Olympique Stadium de Kyiv (70 000 places) plusieurs fois. Ses tournees post-2022 ont fait des recettes a sept chiffres pour l’effort humanitaire. Et son repertoire — Kvitka, Bez Boyu, Vse Bude Dobre, Obijmy — constitue, pour deux generations urbaines ukrainiennes, l’equivalent de ce que Telephone, Indochine ou Noir Desir representent pour un public français ne entre 1970 et 1995.
Lviv 1994 : un physicien fonde un groupe de rock
L’histoire commence dans une ville qui n’est pas Kyiv. Lviv, ancienne capitale de la Galicie historique, ville polonaise, austro-hongroise puis sovietique, parle ukrainien depuis l’independance avec une evidence que l’industrie de Kyiv ou la culture commerciale de Kharkiv n’ont pas encore. C’est dans cet environnement linguistiquement homogene que Sviatoslav Vakarchuk, ne le 14 mai 1975 a Mukacheve mais grandi a Lviv, etudie a la faculte de physique de l’universite Ivan-Franko. Son pere Ivan Vakarchuk en est alors le recteur — figure centrale de la physique theorique ukrainienne, qui deviendra ministre de l’Education entre 2007 et 2010. Le contexte familial n’est donc pas celui d’un milieu artistique, mais d’un milieu universitaire installe.
A dix-neuf ans, en 1994, Vakarchuk monte avec quelques camarades — dont le bassiste Iouri Khoustochka et le guitariste Pavlo Hudimov, deux compagnons qui resteront longtemps dans le projet — un groupe nomme Okean Elzy. Le nom, qui signifie litteralement « Ocean d’Elsa », ne sera jamais entierement explique publiquement. Les concerts initiaux se font dans des bars etudiants de Lviv et quelques festivals regionaux. Vakarchuk ne lache pas ses etudes : il continue la physique en parallele, soutiendra son doctorat en 2002, et n’envisage pas a l’epoque une carriere musicale a temps plein. Cette double identite n’est pas une posture — c’est une organisation reelle de l’emploi du temps qui durera jusqu’au milieu des annees 2000.
Faire du rock en ukrainien a Lviv en 1994 n’avait rien d’evident commercialement. Le marche ukrainien restait majoritairement russophone, les radios diffusaient surtout en russe, les compilations grand public privilegiaient les titres russes. Choisir l’ukrainien comme langue exclusive, c’etait accepter un plafond de visibilite plus bas — et faire un pari long sur le fait que ce plafond bougerait.
Tam, de yenas (1998) : le manifeste rock ukrainophone
Le premier album du groupe, Tam, de yenas (« La-bas, ou il y en a »), sort en 1998 chez le label ukrainien Nova Records. C’est un disque court, treize titres, enregistre dans des conditions modestes a Lviv et a Kyiv. La production est frustre, le son guitare-basse-batterie typique du rock alternatif des annees 1990. Mais deux elements le font sortir du lot. D’abord, la qualite d’ecriture des paroles, signees Vakarchuk : un ukrainien litteraire propre, sans concession au registre familier ni au mimetisme russe. Ensuite, la voix de Vakarchuk lui-meme — un timbre nasal-clair, un sens du phrase melodique qui distingue immediatement le projet de ses predecesseurs. La presse ukrainienne specialisee accueille bien le disque ; les radios suivent timidement.
Plus structurellement, l’album fait office de manifeste implicite : il pose qu’un rock ukrainophone est non seulement possible musicalement, mais commercialement viable a moyen terme. Avant lui, Vopli Vidopliassova (« VV ») d’Oleh Skrypka avait deja ouvert la voie a partir de 1986, mais sur un mode parodique-folklorique qui restait marque par l’humour et la provocation des annees Perestroika. Okean Elzy propose autre chose : un rock serieux, lyrique, qui prend le format pop-rock anglo-saxon (couplet-refrain-pont, durees radio de 3 a 4 minutes) et l’habite en ukrainien sans ironie ni distance. C’est cette frontalite qui fait le manifeste.

Pourquoi chanter en ukrainien dans une industrie russifiee
Le choix de Vakarchuk meriterait un mot. Au milieu des annees 1990, environ 70 % des emissions musicales televisees ukrainiennes diffusent encore en russe. Les radios commerciales de Kyiv suivent la meme ligne. Les producteurs ukrainiens des grandes maisons recommandent a leurs artistes d’enregistrer au moins une version russe de leurs hits pour atteindre la diaspora ex-sovietique — Russie, Bielorussie, Kazakhstan, marche numeriquement bien plus grand que l’Ukraine seule. Plusieurs groupes ukrainiens des annees 1990 (Iryna Bilyk dans une partie de son repertoire, certaines compositions de Skryabin) cedent a cette logique de marche.
Vakarchuk refuse. Dans plusieurs entretiens donnes entre 2001 et 2010, il a expose une justification simple : la langue n’est pas un parametre commercial separable du reste du projet, c’est une donnee constitutive. Chanter en russe lui aurait valu un public plus large, mais aurait dilue ce que le groupe est. C’est un argument de coherence interne, pas de militantisme — Vakarchuk n’a jamais appele les autres groupes a faire le meme choix, ni denonce ceux qui ont choisi le russe. Mais ce choix tenu sur trente ans a, retrospectivement, constitue le projet en exception industrielle : au moment ou la generation Maidan (2013-2014) puis la generation post-invasion (2022) ont voulu une bande-son ukrainienne, le canon Okean Elzy etait deja la, pret a l’usage.
Le canon : Kvitka, Bez Boyu, Vse Bude Dobre, Obijmy
Entre 1998 et 2024, Okean Elzy publie douze albums studio. Plutot que de les enumerer chronologiquement, il vaut mieux identifier les morceaux qui sont devenus, generation après generation, le repertoire commun. Quatre titres dominent ce canon. Kvitka (« Fleur »), sortie en single au debut des annees 2000 et incluse dans l’album Supersymetria (2003), reste l’une des chansons d’amour les plus diffusees du groupe — guitare arpegee, voix proche, refrain montant. Bez Boyu (« Sans combat »), egalement sur Supersymetria, est devenue un standard generationnel grace a sa structure ascendante et son refrain choral, repris en concert par 70 000 personnes a Kyiv comme chant collectif. Vse Bude Dobre (« Tout ira bien »), titre eponyme de l’album de 2003, est sans doute le morceau le plus connu du repertoire — une chanson d’optimisme tendu, devenue par la suite mantra populaire dans des contextes politiques tres differents.
Obijmy (« Etreintes »), sortie en single en 2013 et incluse dans l’album Zemlya (2013), occupe un statut a part. Le morceau est sorti quelques mois avant la revolution de Maidan, et son refrain — « Etreins-moi, et puis pars » — a ete recu par le public comme une chanson de depart et de retour, dans un moment ou l’Ukraine basculait politiquement. Joue sur la place de l’Independance pendant l’hiver 2013-2014, il est devenu, sans intention initiale, l’un des hymnes officieux de Maidan. Vakarchuk lui-meme a depuis confirme dans plusieurs entretiens qu’il n’avait pas ecrit le morceau pour ce contexte, mais qu’il avait acceptait que la chanson appartienne desormais autant au public qu’a lui.
A cote de ces quatre morceaux, le repertoire compte plusieurs dizaines de titres reguliers en concert : 911, Veselikh Svyat, Stina, Sosny, Bilshe Dlya Nas, Dyvy. Les albums Glorija (2005), Mira (2007), Dolce Vita (2010), Zemlya (2013), Bez Mezh (2016), Perestiranya (2018) et 1221 (2021) constituent l’epine dorsale chronologique, avec une evolution progressive du son guitare-voix initial vers une production plus orchestrale, plus pop dans le sens britannique du terme — claviers, cordes, choeurs.

Vakarchuk au-dela du groupe : politique, fondation Vidkryta, doctorat Stanford
La trajectoire de Vakarchuk depasse de loin Okean Elzy. En 2007, il est elu depute a la Verkhovna Rada (Parlement ukrainien) sous l’etiquette du parti Notre Ukraine, l’alliance pro-occidentale heritiere de la Revolution orange de 2004. Il siege un an et demi avant de demissionner en 2008, jugeant l’institution incapable de se reformer. Onze ans plus tard, en 2019, il fonde son propre parti — Holos (« Voix ») — explicitement positionne comme reformiste, pro-europeen, anti-corruption. Holos remporte vingt sieges aux elections legislatives de juillet 2019. Vakarchuk siege a nouveau, deux fois ministre de l’Education, et demissionne pour la deuxieme fois en juin 2020. La motivation est la meme : impossibilite a faire bouger les structures de l’interieur.
En parallele, Vakarchuk continue son activite scientifique. Doctorat en physique theorique soutenu a Lviv en 2002, puis sejours de recherche a l’universite Stanford en Californie dans les annees 2000 et 2010, dans le cadre de programmes d’echange academique. Ces sejours alimenteront plusieurs articles dans des revues specialisees ukrainiennes et internationales. Il fonde en 2010 la fondation Vidkryta Ukraine (« Ukraine ouverte »), dont l’activite principale consiste a financer des bourses universitaires pour etudiants ukrainiens partir etudier a l’etranger. La fondation a accompagne, depuis sa creation, plusieurs centaines de boursiers — chiffre exact non communique publiquement, mais ordre de grandeur confirme dans les rapports annuels.
Ce que Vakarchuk reussit, et qui est rare dans le monde du rock : faire cohabiter sans contradiction visible une carriere musicale de stade, un mandat parlementaire, une activite scientifique et une fondation philanthropique. La cle semble etre une exigence de coherence — chacune des activites est tenue sur le long terme, sans communication tapageuse, et abandonnee proprement quand elle n’avance plus.
30 ans en 2024 : stades, Wembley 2019, tournees solidaires post-2022
Le calendrier recent du groupe se lit en trois phases. Avant 2014, Okean Elzy tourne intensivement en Ukraine et dans les pays de la diaspora (Pologne, Allemagne, Canada, Etats-Unis), avec des dates ponctuelles a Wembley et a New York pour les communautes expatriees. Entre 2014 et 2022, après Maidan et l’annexion de la Crimee, la tournee europeenne s’elargit — premiere date a l’Olympia de Paris en 2018, concerts a Berlin, Vienne, Prague, Varsovie. Le pic de cette période est le concert de Wembley Arena en juin 2019 : 12 500 places vendues a guichets fermes, un record pour un acte ukrainien dans une salle britannique de cette taille.
Le 24 fevrier 2022 fait basculer le calendrier. Le groupe annule l’ensemble de ses dates ukrainiennes immediates. Trois des cinq membres reprennent une activite militaire ou logistique en Ukraine. Vakarchuk lui-meme participe a des actions de coordination culturelle et humanitaire. A partir de l’ete 2022, le groupe organisé une tournee solidaire dans les pays d’accueil de la diaspora ukrainienne — Etats-Unis, Canada, Pologne, Allemagne, France — dont les recettes sont reversees a des fonds humanitaires (hopitaux militaires, evacuations de civils, equipements pour les unites engagees). Cette tournee se prolongera jusqu’en 2024, intercalant des dates ukrainiennes a Lviv et a Kyiv quand la situation le permet.
L’annee 2024 marque officiellement les trente ans du groupe. La tournee anniversaire, intitulee Bezmezhnist (« Sans limite »), inclut des dates dans les principales capitales europeennes, dont une seconde date a l’Olympia de Paris en octobre 2024. Le concert ukrainien anniversaire, donne a l’Olympique Stadium de Kyiv en aout 2024, rassemble pres de 70 000 spectateurs malgre la situation securitaire. Le groupe profite de l’occasion pour sortir une compilation enrichie reprenant les morceaux essentiels avec quelques inedits — un format de retrospective qui sert aussi de porte d’entree pour les nouveaux auditeurs internationaux.
Trente ans après Lviv 1994, Okean Elzy occupe un statut paradoxal : groupe massivement populaire en Ukraine, encore peu connu du grand public français (mais tres connu de la diaspora ukrainienne en France), dont chaque morceau majeur est a la fois un titre de pop-rock standard et une donnee culturelle situee. Pour entrer dans le repertoire, l’album Zemlya (2013) reste la meilleure porte ; pour comprendre la place du groupe dans la scene generale, lire notre guide musique ukrainienne contemporaine ; pour la generation suivante de la pop ukrainophone, voir notre article sur Kalush Orchestra et le folk-rap. Ce qui restera d’Okean Elzy au-dela des chiffres de tournees, c’est probablement la demonstration tenue trente ans : qu’on peut faire un grand projet de rock dans une langue mineure du marche mondial, sans rien lacher sur la coherence interne, et finir par remplir Wembley.