Si l’on devait choisir un seul groupe pour incarner la maniere dont la musique ukrainienne contemporaine s’est extraite des categories generiques de la « musique de l’Est », ce serait DakhaBrakha. Quatre musiciens, trois femmes et un homme, formes au debut des annees 2000 sur la scene d’un theatre experimental de Kyiv, ont invente en moins d’une decennie une categorie sonore qui n’existait pas — qu’ils ont eux-memes baptisee « ethno-chaos » — et l’ont portee jusque sur la scene de Carnegie Hall en 2017, du main stage de Coachella en 2018, et dans la programmation des festivals europeens majeurs depuis quinze ans. Leur signature visuelle — robes blanches, chapeaux d’hiver volumineux, posture rituelle — est devenue, hors d’Ukraine, l’une des images les plus reconnaissables de la musique ukrainienne. Cet article retrace la trajectoire du quartet, du Centre Dakh aux scenes internationales, et tente de comprendre ce que leur projet musical dit de la maniere ukrainienne d’habiter le folklore.

Pour situer rapidement : DakhaBrakha n’est pas un groupe folklorique au sens conservatoire du terme. Le quartet ne reproduit pas un repertoire traditionnel a l’identique. Il n’est pas non plus un groupe electronique au sens des projets Onuka ou Vakula. Il occupe un espace specifique — folklore polyphonique reconfigure par les percussions tribales, l’accordeon, le violoncelle et, par moments, l’electronique — qui n’a pas vraiment d’equivalent en Europe. Pour resituer ce projet dans la scene musicale generale, voir notre guide musique ukrainienne contemporaine.

Le Centre Dakh : un theatre experimental qui devient laboratoire musical

Le Centre Dakh est fonde a Kyiv en 1994 par Vlad Troitskyi, metteur en scene ne en 1964, forme au theatre russe avant de passer par les scenes europeennes (Pologne, Allemagne) et de rentrer a Kyiv pour creer un lieu independant de recherche dramaturgique. Le mot « dakh » signifie « toit » en ukrainien — image volontairement modeste pour ce qui sera, pendant trente ans, l’un des laboratoires theatraux les plus singuliers de l’Europe de l’Est. Le Centre Dakh n’a jamais ete une institution publique : c’est une structure independante, financee par billetterie, residences et coproductions europeennes, qui occupe un batiment industriel reconverti dans le quartier de Petchersk a Kyiv.

Troitskyi a une obsession recurrente : retravailler le materiau folklorique ukrainien — chants, costumes, gestes rituels — sans le museifier ni le folkloriser, en le passant par des dispositifs scenographiques contemporains. Le Centre Dakh devient ainsi, des le debut des annees 2000, un lieu ou la musique traditionnelle est jouee non comme heritage mais comme matiere brute disponible pour la creation. C’est dans ce contexte que se forment plusieurs projets musicaux autonomes : Dakh Daughters, ensemble vocal feminin de sept membres aux esthetiques theatrales fortes ; et DakhaBrakha, quartet ne en 2004 d’une commande de musique de scene qui devait accompagner un spectacle theatral et qui a fini par devenir un projet musical a part entiere.

Le Centre Dakh n’a pas produit DakhaBrakha comme une maison de disques produirait un groupe. Il l’a forme — au sens fort, presque scolaire — en lui apprenant a entendre le folklore comme un materiau scenique a transformer. Cette filiation theatrale est ce qui distingue DakhaBrakha de tous les autres projets folk-electro de l’Est europeen.

La formation du quartet en 2004 : Marko, Iryna, Olena, Nina

L’origine de DakhaBrakha tient en une mission concrete : composer la musique de scene pour un spectacle theatral du Centre Dakh, en 2004. Vlad Troitskyi reunit quatre musiciens ayant tous une formation en musique traditionnelle ukrainienne. Marko Halanevych, ne en 1976, est le seul homme du quartet ; chanteur et multi-instrumentiste, il apporte la voix grave et un travail aux percussions venues du monde entier (didgeridoo, tabla, darbouka). Iryna Kovalenko, Olena Tsybulska et Nina Garenetska — toutes trois nees au tournant des annees 1980 — ont parcouru les villages ukrainiens dans le cadre d’expeditions ethnographiques universitaires, collectant chants, formules melodiques et techniques vocales auprès des grand-meres locales. Ce n’est pas un detail : la matiere de DakhaBrakha n’est pas trouvee dans des recueils mais collectee a la source.

Les premiers mois sont une recherche en studio. Le quartet cherche un dispositif sonore qui puisse fonctionner a la fois en theatre et en concert autonome. Tres vite, ils s’eloignent du folklore reproduit a l’identique pour proposer des reconfigurations : la polyphonie traditionnelle est augmentee de percussions africaines, la mesure est decalee, des bourdons graves remplacent les arrangements harmoniques classiques. En 2007, trois ans après leur formation, ils sortent un premier album studio (Yahudky) et tournent leur premier concert hors du Centre Dakh. La formule est trouvee. Elle ne changera plus fondamentalement pendant vingt ans.

Costume folk ukrainien et tambour traditionnel sur scene experimentale

L’invention du « ethno-chaos » : folklore polyphonique + percussions tribales + electronique

Le terme « ethno-chaos » a ete forge par DakhaBrakha eux-memes pour designer ce qu’ils faisaient — faute de categorie existante. Concretement, leur signature sonore repose sur quatre couches superposees. La premiere : la polyphonie vocale ukrainienne traditionnelle, avec ses harmonies en mode mineur, ses ornementations vocales specifiques (le « bilyi golos », la voix blanche feminine des Carpates), et ses techniques de chant a deux ou trois voix simultanees. La deuxieme : un dispositif percussif tribal mondialise, avec des instruments venus d’Afrique de l’Ouest (djembe, balafon), du Moyen-Orient (darbouka, tabla) et d’Asie (gong). La troisieme : un instrumentarium melodique mixte, accordeon ukrainien et europeen, violoncelle joue tantot pizzicato tantot frotte, didgeridoo. La quatrieme, plus discrete : des touches electroniques (loops, traitements numeriques de la voix) qui apparaissent surtout sur les albums studio depuis The Road (2016).

Le resultat n’est ni un folklore documentaire — les puristes du chant traditionnel ukrainien le diront — ni une world music au sens commercial du terme. C’est une proposition compositionnelle : prendre le folklore comme matiere brute, le faire passer par un dispositif scenographique theatral, l’ouvrir sur des percussions globalisees, et obtenir un objet sonore qui n’a pas d’equivalent. Six albums studio sont sortis depuis 2007 : Yahudky (2007), Na Mezhi (2009), Light (2010), Khmeleva project (2013), The Road (2016), Alambari (2020). Light reste l’album le plus emblematique pour l’auditeur etranger : le morceau « Vesna » a ete choisi comme bande-son d’innombrables documentaires depuis 2010, dont Hard to Be a God d’Aleksei Guerman en 2013. Pour la suite folk-rap qui exploite le folklore differemment, voir notre article sur Kalush Orchestra et l’Eurovision 2022.

Costumes blancs et chapeaux : un costume scenique reconnaissable

Aucun portrait de DakhaBrakha n’est complet sans un mot sur leur tenue scenique. Les robes blanches que portent Iryna, Olena et Nina sont inspirees du sorochka, chemise traditionnelle ukrainienne en lin brode, mais simplifiees a l’extreme : pas de broderie folklorique apparente, pas de couleurs vives, juste une silhouette monastique. Les chapeaux — en laine d’agneau noire ou blanche, volumineux, parfois plus hauts que la tete — derivent des couvre-chefs Hutsuls et de la papakha caucasienne, sans correspondre exactement a aucune des deux traditions. Marko, le seul homme du quartet, porte une tenue analogue : tunique blanche, chapeau noir.

Ces costumes ont ete concus par la directrice artistique du Centre Dakh, en dialogue avec Vlad Troitskyi. Leur fonction n’est pas documentaire — ils ne disent pas « voici l’Ukraine du XIXe siecle » — mais theatrale : ils creent une silhouette identifiable, intemporelle, qui place les musiciens dans un espace rituel plutot que dans une scene de musique populaire. Cette signature visuelle a contribue, autant que la musique elle-meme, a la reconnaissance internationale du quartet : sur n’importe quelle photographie de festival depuis 2010, DakhaBrakha est immediatement identifiable.

La carriere internationale : Avignon 2014, Carnegie Hall 2017, Coachella 2018

La trajectoire internationale de DakhaBrakha s’est construite par paliers, sur une quinzaine d’annees. Premier palier : 2009-2013, tournees europeennes confidentielles avec des programmateurs de festivals world music (WOMEX a Copenhague en 2011 fut un point de bascule, le quartet y obtient le prix WOMEX Artist Award). Deuxieme palier : 2014, le Festival d’Avignon. Le spectacle « In d’Octobre », co-creation avec le Centre Dakh, est joue dans la Cour du Lycee Saint-Joseph et obtient une critique unanimement positive — Le Monde, Liberation, Telerama saluent l’invention sonore et la dramaturgie scenique. C’est l’entree de DakhaBrakha dans la programmation francophone serieuse.

Troisieme palier : 2015, le Tiny Desk Concert de NPR. Cette captation de quinze minutes dans les bureaux de la radio publique americaine est diffusee a plusieurs millions de personnes et devient, encore aujourd’hui, le point d’entree statistique le plus frequent dans la decouverte du quartet. Quatrieme palier : 2017, Carnegie Hall a New York, ou DakhaBrakha donne un concert solo dans la Stern Auditorium. C’est la premiere fois qu’un acte ukrainien programme seul cette salle. Cinquieme palier : 2018, Coachella. Le quartet joue le main stage de la premiere semaine — programmation considerable pour un projet folk-electro non anglophone. La meme annee, ils tournent Glastonbury, SXSW Austin et Roskilde.

Scene de festival mondial avec percussions ukrainiennes et synthetiseur

A partir de 2019, le calendrier international de DakhaBrakha est dense et regulier : entre 60 et 90 dates par an dans une vingtaine de pays, avec des partenaires de programmation stables (Theatre de la Ville a Paris, Konzerthaus Berlin, Royal Festival Hall a Londres, Massey Hall a Toronto). Le quartet a aussi compose pour le cinema : la bande originale de Hard to Be a God d’Aleksei Guerman (2013), des musiques pour des documentaires sur l’Ukraine, et des collaborations ponctuelles avec des chorégraphes contemporains. Pour le rock ukrainophone qui partage avec DakhaBrakha cette diplomatie musicale internationale, voir notre article sur Okean Elzy.

Depuis 2022 : tournees solidaires, collaborations, position politique

Le 24 fevrier 2022 trouve DakhaBrakha en pleine tournee europeenne. Les concerts se transforment instantanement en événements caritatifs : recettes reversees a des fonds humanitaires ukrainiens (Voices of Children, Razom for Ukraine, Come Back Alive), prises de parole en debut de spectacle, drapeau ukrainien sur scene. Le quartet refuse de donner le mot « concert » a ces dates : ce sont des « événements de soutien » selon leur communication officielle. Cette position est tenue avec constance depuis trois ans : aucune date hors d’Ukraine ne se fait sans dimension caritative explicite.

Plus singulier : aucun des quatre membres n’a quitte definitivement Kyiv. Marko Halanevych, en particulier, est devenu une voix mediatique reguliere — interviews dans la presse française, americaine, allemande, dans lesquelles il temoigne de la vie quotidienne dans la capitale ukrainienne sous alertes aeriennes, de la fatigue des artistes, de la difficulte a maintenir une carriere internationale tout en restant ancre. Cette double position — artiste mondial et habitant de Kyiv en guerre — est rare et donne aux temoignages de Marko un poids particulier. Iryna, Olena et Nina maintiennent egalement leur residence principale a Kyiv, avec des deplacements reguliers pour les tournees.

Sur le plan musical, la production a continue. Un nouveau projet collaboratif est sorti en 2024, et un septieme album studio est annonce pour 2026. Les collaborations se sont multipliees depuis 2022 : avec des orchestres symphoniques europeens, avec la chorale britannique BBC Singers (Royal Albert Hall, 2023), avec le compositeur ukrainien Valentyn Sylvestrov — figure de la musique classique contemporaine ukrainienne, exile a Berlin depuis mars 2022 — pour un projet scenique sur les chants funeraires ukrainiens. Le quartet evolue donc vers une demarche plus ouvertement classique-contemporaine, sans abandonner la signature ethno-chaos qui les a rendus identifiables.

Ce que DakhaBrakha a invente

Vingt ans après sa formation, DakhaBrakha occupe une place unique dans la musique ukrainienne contemporaine. Le quartet n’est pas le plus ecoute en Ukraine meme — ce role revient plutot a Okean Elzy ou aux figures pop comme Jamala ou The Hardkiss. Mais il est, hors d’Ukraine, le projet musical ukrainien le plus identifiable, le plus programme dans les institutions culturelles serieuses, et le plus respecte par la critique musicale internationale. Cette position singuliere tient a trois choix faits tot : ne jamais singer le folklore documentaire, ne jamais ceder a la pop world music generique, et entretenir un dialogue constant avec le theatre experimental qui les a formes.

Pour un auditeur français qui decouvre la musique ukrainienne en 2026, DakhaBrakha est probablement la meilleure porte d’entree. Le quartet ne propose pas une musique facile — les premieres ecoutes peuvent dérouter — mais une musique qui resiste, qui se redonne a chaque ecoute supplementaire, et qui ouvre, par capillarite, sur une scene musicale entiere : Dakh Daughters, Onuka, Hayd, alyona alyona. Ils incarnent ce que les Ukrainiens appellent parfois leur « ethno futur » : ni un retour au folklore, ni une fuite vers la modernite occidentale, mais une troisieme voie qui prend dans les deux pour construire quelque chose de nouveau.