La litterature ukrainienne contemporaine, vue de France, souffre d’une asymetrie d’attention. Les editeurs français ont longtemps lu l’Ukraine litteraire a travers le prisme russe — Boulgakov est ne a Kyiv, Gogol etait ukrainien de naissance et de premieres oeuvres, mais l’un et l’autre ont ete classes « auteurs russes » par defaut. Ce reflexe a une histoire et il s’est dissipe lentement. La premiere traduction française d’Andrei Kourkov (Le Pingouin, Liana Levi) date de 2000 ; celle d’Oksana Zaboujko (Field Work in Ukrainian Sex, Alfil) de 1998 ; celle d’Iouri Andrukhovych (Moscoviada, Noir sur Blanc) de 2018. Aujourd’hui, on dispose d’environ une cinquantaine de titres ukrainiens traduits en français, traduits par des philologues specialistes (Iryna Dmytrychyn, Justyna Beinek, Andre Markowicz pour les poemes), et une partie de la production contemporaine est lisible quasi en temps reel. Ce guide editorial fait la cartographie de cet ensemble.
Trois generations coexistent : celle des annees 1990, qui invente la litterature ukrainienne post-Soviet (Andrukhovych, le groupe Bu-Ba-Bu, les premiers romans de Kourkov et Zaboujko) ; celle des annees 2000-2010, qui prolonge et etend (Zhadan, Lyuko Dashvar, Vasyl Shkliar) ; celle des annees 2020, qui ecrit dans et a partir de la guerre (Tanja Maljartschuk, Markian Kamysh, Olena Stiazhkina). La poesie reste centrale — l’Ukraine est, comme la Russie, un pays ou le poete a un statut public. Et la traduction française, longtemps en retard, rattrape vite : depuis 2022, une dizaine de titres paraissent chaque annee chez Liana Levi, Noir sur Blanc, Stock, Cambourakis et les Editions des Syrtes. Pour le contexte musical et la circulation des paroles dans la chanson ukrainienne — souvent ecrites par les memes voix poetiques — voir aussi notre guide de la musique ukrainienne contemporaine.
Generation post-Soviet : la « phenomenologie de Stanislav » et Andrukhovych
Pour comprendre la litterature ukrainienne contemporaine, il faut commencer en 1985 — six ans avant l’independance — a Lviv, dans une chambre d’etudiants de l’universite. Trois jeunes poetes y fondent le Bu-Ba-Bu, acronyme de Burlesque-Balahan-Boufonnerie : Iouri Andrukhovych (ne en 1960 a Stanyslaviv, aujourd’hui Ivano-Frankivsk), Viktor Neborak (ne en 1961 a Lviv) et Oleksandr Irvanets (ne en 1961 a Lviv egalement). Le projet est polemique : injecter dans la poesie ukrainienne une ironie carnavalesque que la culture sovietique officielle interdisait, ramener le balahan — le theatre forain populaire des foires polono-ukrainiennes du XIXe siecle — au coeur d’une langue litteraire que le pouvoir avait fige. Leurs premieres lectures publiques, vers 1987-1989, sont des happenings ou les auteurs se masquent, declament debout sur des tables, melent les genres. La poesie ukrainienne post-Soviet nait dans ces salles enfumees.
Andrukhovych ecrit dans les annees 1990 trois romans qui deviennent canon : Recreations (1992), Moscoviada (1993) et Perversion (1996). Moscoviada, traduit chez Noir sur Blanc en 2018 (par Iryna Dmytrychyn), reste son livre le plus accessible : recit picaresque d’un poete ukrainien perdu dans le Moscou de la fin de l’URSS, c’est une satire feroce de la capitale et un manifeste implicite de l’autonomie litteraire ukrainienne. Andrukhovych theorise plus tard cette generation sous le nom de « phenomenologie de Stanislav » — referent au nom ancien de sa ville d’Ivano-Frankivsk, qu’il prefere a sa denomination sovietique. Le terme designe une maniere de regarder l’Ukraine depuis sa province de l’Ouest — Galicie, Volhynie, Carpates — plutot que depuis Kyiv ou Moscou.
A cote d’Andrukhovych, Iouri Vynnychuk (ne en 1952 a Stanyslaviv egalement) prolonge la veine en mode plus historique : son Tango de la mort (2012), traduit par Cambourakis en 2018, est un grand roman polyphonique sur la Lviv multiculturelle d’avant 1939 — ville polono-juive-ukrainienne-armenienne avant que la guerre ne disperse ses communautes. Vynnychuk, qui est ukrainien et n’a jamais ecrit en russe, est souvent confondu cote francophone avec d’autres auteurs slaves a la transcription voisine ; preciser sa nationalite ukrainienne est une rigueur editoriale necessaire.
Le trio canon : Kourkov, Zhadan, Zaboujko
S’il fallait designer trois noms pour entrer dans la litterature ukrainienne contemporaine, ce serait ceux d’Andrei Kourkov, Serhiy Zhadan et Oksana Zaboujko. Aucun des trois ne ressemble aux deux autres, et c’est precisement ce que le « trio canon » signifie : la litterature ukrainienne contemporaine est plurielle, traversee par des langues, des esthetiques, des engagements distincts. Pour decouvrir leurs oeuvres respectives en detail, voir nos portraits dedies de Kourkov, Zhadan et Zaboujko.
Andrei Kourkov : ecrire en russe, etre ukrainien
Le cas Kourkov merite d’etre traite d’emblee, car il cristallise un debat editorial recurrent. Kourkov est ne en 1961 a Saint-Petersbourg mais a ete amene a Kyiv des l’age de deux ans. Il a ete eleve, scolarise et forme en Ukraine ; il a fait son service militaire dans la garde de la prison d’Odessa ; il vit a Kyiv depuis. Sa langue d’ecriture principale a longtemps ete le russe, comme pour beaucoup d’intellectuels ukrainiens nes dans les villes russophones de l’Est et du Centre. Après 2014, il a commence a ecrire des essais directement en ukrainien. Depuis 2022, il prend position publiquement : il continuera d’ecrire en russe quand le sujet le commande, mais ses textes politiques et journalistiques sont desormais en ukrainien.
Kourkov est un ecrivain ukrainien qui ecrit en russe — comme Beckett etait un ecrivain irlandais qui ecrivait en français, ou comme Nabokov etait un ecrivain russe qui ecrivait en anglais. La langue d’ecriture ne determine pas, a elle seule, l’identite litteraire d’un auteur.
Son chef-d’oeuvre, Le Pingouin (1996, traduit chez Liana Levi en 2000), met en scene Viktor Zolotaryov, journaliste necrologue de Kyiv qui partage son appartement avec un manchot empereur recupere d’un zoo en faillite. Le roman, sur fond de mafia post-sovietique, est devenu un succes mondial — traduit en 37 langues, vendu a plusieurs millions d’exemplaires. Liana Levi a publie depuis une douzaine de titres de Kourkov : Le Caillou de Constantinople (2010), Le Jardinier d’Otchakov (2012), Les Abeilles grises (2022), Journal d’une invasion (2022). Kourkov preside aujourd’hui le PEN ukrainien, dont il est l’un des fondateurs, et dirige une emission litteraire sur Radio Ukraine.

Serhiy Zhadan : poete, romancier, performer
Serhiy Zhadan (ne en 1974 a Starobilsk, oblast de Lougansk) appartient a la generation suivante. Forme a l’universite de Kharkiv, ou il vit et ecrit, il est d’abord poete — son recueil Dynamo Kharkiv (1998) marque sa generation par son lyrisme rugueux, son lexique de la peripherie post-industrielle, son rythme presque rap. Il est ensuite romancier, avec une douzaine de titres publies depuis 2003. Trois sont disponibles en français chez Noir sur Blanc : Mesopotamie (2014, traduit en 2019), recit polyphonique d’une Kharkiv qui se reinvente, Le convoi humanitaire (2017, traduit en 2021), sur la guerre du Donbass de 2014-2022, et La Route du Donbass (2010, traduit en 2023), road-trip sombre dans une Ukraine industrielle en deroute. Voir le portrait detaille de Zhadan pour son parcours d’auteur-performer.
Zhadan ne ressemble a aucun autre auteur europeen contemporain. Il fait des lectures-concerts avec son groupe Zhadan i Sobaky (Zhadan et les Chiens), formation ska-punk fondee a Kharkiv en 2007, qui pratique une fusion poesie-musique singuliere — les paroles sont ses propres poemes, mis en scene avec une energie scenique de festival rock. Le groupe a tourne en France a plusieurs reprises (Festival d’Avignon 2018, Manufacture d’Aix 2023). Depuis fevrier 2022, Zhadan est reste a Kharkiv : il y coordonne la Fondation Serhiy Zhadan, qui finance evacuations de civils, distribution de medicaments, soutien aux hopitaux et aux institutions culturelles. En 2024, il a rejoint formellement une unite culturelle de la Garde nationale ukrainienne. Son journal La Capitale du desespoir (titre de travail) doit paraitre en français en 2026 chez Noir sur Blanc.
Oksana Zaboujko : feminisme et identite ukrainienne
Oksana Zaboujko (nee en 1960 a Loutsk, Volhynie) est la troisieme figure du trio. Philosophe de formation — doctorat a l’Institut de philosophie de l’Academie des sciences d’Ukraine, sejour de recherche a Harvard en 1994 —, elle a publie son premier roman, Field Work in Ukrainian Sex, en 1996. Le titre, volontairement provocant, met en scene une narratrice ukrainienne en residence aux Etats-Unis qui revient sur sa relation toxique avec un peintre ukrainien. C’est, sous l’angle intime, un livre sur la facon dont l’identite nationale et l’identite feminine se construisent ensemble — et sur ce que la domination patriarcale doit a la violence sovietique. Le roman a ete traduit en français par Alfil en 1998, dans une edition aujourd’hui difficile a trouver.
Le grand livre de Zaboujko reste cependant Le Musee des secrets abandonnes (2009, traduit chez Stock en 2014 par Iryna Dmytrychyn). Roman-fleuve de plus de 800 pages, il entrelace trois generations de femmes ukrainiennes — une partisane de l’UPA dans les annees 1940, sa fille dans les annees 1970, sa petite-fille journaliste a Kyiv en 2003 —, en croisant intime et histoire. C’est l’un des grands romans europeens du XXIe siecle, encore largement sous-lu cote francophone. Zaboujko publie egalement des essais (Notre Lettre de plagiat de Sevcenko, 1997, fondamental pour comprendre la place de Taras Shevchenko dans la conscience ukrainienne) et des recueils de poesie. Elle est, parmi les ecrivains ukrainiens contemporains, la plus lue dans le monde academique : ses textes sont enseignes a Yale, Harvard, l’Universite de Cambridge.
Litterature ukrainienne en traduction française
Le paysage editorial français de la litterature ukrainienne s’est structure depuis 1996 autour de quelques editeurs specialises, et il s’est ouvert depuis 2022 a un public plus large. Les traductions sont aujourd’hui faites principalement par Iryna Dmytrychyn (Sorbonne Nouvelle), Justyna Beinek, Maria Malanchuk et Andre Markowicz (pour la poesie). La qualite philologique est devenue un standard — ce qui n’allait pas de soi quand les premieres traductions etaient faites depuis le russe ou l’anglais, en seconde main.
Editeurs de reference : Liana Levi, Editions des Syrtes, Cambourakis
Liana Levi (Paris) est l’editeur historique de la litterature ukrainienne en France. Fondee en 1982 par Liana Levi, la maison publie Andrei Kourkov sans interruption depuis 1996 — environ douze titres a ce jour, du Pingouin (2000) aux Abeilles grises (2022) et au Journal d’une invasion (2022). Liana Levi a fait pour Kourkov ce que les editions Belfond ont fait pour Pamuk : une fidélité editoriale qui a installe un auteur dans le paysage français. Voir le catalogue Liana Levi{rel=“nofollow”} pour le detail.
Editions Noir sur Blanc (Paris-Lausanne, fondees en 1986 par Vera Michalski) publient Serhiy Zhadan, Iouri Andrukhovych et plus recemment Markian Kamysh (Une promenade dans la zone, 2016). Maison historiquement specialisee dans les litteratures slaves et d’Europe centrale, Noir sur Blanc a accelere sa programmation ukrainienne depuis 2018.

Stock (groupe Hachette) a publie Zaboujko (Le Musee des secrets abandonnes, 2014) ainsi que des recueils d’essais sur l’Ukraine. Cambourakis (Paris) a publie Vynnychuk (Tango de la mort, 2018) et Tanja Maljartschuk (Forgetfulness, 2022). Editions des Syrtes (Geneve) maintient un catalogue ukrainien specialise — Sofia Andrukhovych (la fille d’Iouri), Lyubko Deresh, Andriy Lyubka. Alfil (collection slave) a publie Zaboujko en 1998 mais a depuis cesse cette ligne.
A cote des grandes maisons, des editeurs independants ont contribue a faire connaitre des auteurs plus marginaux : L’Harmattan (collections slaves), Bleu et Jaune (specialise dans les auteurs ukrainiens depuis 2022, dirige par Maria Malanchuk), Editions Tiloup (Lyon, plusieurs traductions de poesie ukrainienne). Trois revues litteraires françaises maintiennent par ailleurs une attention soutenue : Europe (numero special « Litteratures d’Ukraine » en 2018), La Quinzaine litteraire devenue En attendant Nadeau, et Po&sie (qui publie regulierement des dossiers de poesie ukrainienne traduite).
La poesie, longtemps moins traduite que la prose, beneficie depuis 2018 d’une attention accrue. Les anthologies coordonnees par Iryna Dmytrychyn, Andre Markowicz et Galia Ackerman proposent des choix de Vasyl Stus (poete dissident mort au goulag en 1985), Lina Kostenko (figure majeure de la generation des annees 1960), Liubov Yakymchuk (Apricots du Donbass, 2015) et Halyna Kruk. Les Editions Bruno Doucey (specialisees en poesie) ont publie en 2023 une anthologie Poesie ukrainienne contemporaine qui reste l’entree la plus accessible pour le lecteur francophone.
Festivals litteraires : Lviv BookForum, Kyiv Book Arsenal
La vie litteraire ukrainienne s’organisé autour de deux grands festivals annuels — equivalents fonctionnels du Salon du livre de Paris ou du Salone del Libro de Turin — qui ont survecu a la guerre, parfois delocalises, et qui restent des points de rencontre pour les auteurs, traducteurs et editeurs etrangers.
BookForum Lviv depuis 1994
Le BookForum Lviv est le plus ancien et le plus important salon du livre d’Ukraine. Fonde en 1994 par Olexandra Koval, il se tient chaque annee en septembre dans le centre historique de Lviv (Palais Potocki, Maison des ecrivains, Theatre de l’Opera). Pre-2022, il rassemblait pres de 80 000 visiteurs et 200 editeurs — soit l’equivalent d’une foire de Bologne en proportions. Depuis 2022, le festival a maintenu une programmation en presentiel allegee, complete d’un volet international en ligne. Les editions 2024 et 2025 ont reuni Margaret Atwood, David Lagercrantz, Jonathan Franzen et Sofia Coppola pour des entretiens en visio. Le BookForum decerne aussi le Prix BookForum pour la litterature ukrainienne contemporaine (gagnant 2024 : Kateryna Kalytko).
Le Kyiv Book Arsenal, plus jeune, a ete fonde en 2011 par Olesya Ostrovska-Lyuta dans l’enceinte du Mystetskyi Arsenal — ancien arsenal imperial transforme en centre culturel d’art contemporain. Tenu chaque annee en mai, il privilegie la litterature contemporaine, la poesie et la creation jeune. Le Kyiv Book Arsenal Award y est decerne depuis 2011. L’edition 2024, organisée dans des conditions de guerre stricte, a maintenu sa programmation publique avec abris anti-aeriens et evacuations protocolaires. C’est, parmi les festivals europeens, l’un des rares qui se tient encore aujourd’hui sous menace directe — un fait que les delegations etrangeres (allemandes, polonaises, britanniques, françaises, en 2025) signalent regulierement.
A cote des festivals, trois prix structurent la reception institutionnelle. Le Prix national Taras Shevchenko, decerne par l’Etat ukrainien depuis 1961, est le plus prestigieux : Andrukhovych, Zaboujko, Zhadan, Kourkov l’ont tous recu. Le BBC Ukrainian Book of the Year, decerne depuis 2005 par le service ukrainien de la BBC, vise un public plus large. Le Prix Kovaliv (USA, finance par la diaspora) recompense les nouvelles depuis 1947.
Pour suivre la programmation des festivals litteraires ukrainiens en France — rencontres a la Maison de la Poesie a Paris, Festival du Livre Russe et Slave a Genve, residences a la Villa Marguerite Yourcenar — notre agenda culturel ukrainien en France recense les rendez-vous a venir. La saison 2026 comprend plusieurs venues d’auteurs ukrainiens dans des festivals français (Etonnants Voyageurs Saint-Malo, Festival America Vincennes), portees notamment par les editions Noir sur Blanc et Liana Levi. Voir aussi notre pilier sur le cinema ukrainien pour les adaptations litteraires recentes a l’ecran — Pamfir, Atlantis, Reflection puisent leur matiere dans la prose ukrainienne contemporaine.