Andrei Kourkov est l’ecrivain ukrainien le plus traduit en français — une douzaine de titres chez Liana Levi depuis 2000, plus de cinq millions d’exemplaires vendus dans le monde, traduit dans 37 langues. C’est aussi l’un des plus mal classes par les libraires français : longtemps range au rayon « litterature russe » par habitude, parfois encore presente comme « auteur d’origine russe » par des journalistes qui n’ont pas verifie. Cet article remet les choses a leur place : Kourkov est ukrainien, ecrit historiquement en russe, soutient resolument l’Ukraine depuis trois decennies, et amorce depuis 2022 une transition vers l’ukrainien. Sa figure cristallise une question — celle de la langue d’ecriture — qui depasse son cas particulier et engage toute la litterature ukrainienne contemporaine. Pour le contexte general, voir notre pilier sur la litterature ukrainienne contemporaine.
Pour situer d’emblee : Kourkov ecrit en russe comme Beckett ecrivait en français ou comme Nabokov ecrivait en anglais. La langue d’ecriture ne determine pas l’identite litteraire d’un auteur, et la litterature mondiale en offre des dizaines d’exemples. Le cas Kourkov a simplement ete politise par le contexte post-2014, puis post-2022 — non par lui, qui a toujours ete clair sur sa position, mais par des lecteurs occidentaux qui cherchaient une coherence simple la ou il y a une biographie singuliere. Ce portrait suit chronologiquement cette biographie, en s’attardant sur trois moments : Le Pingouin et son succes europeen surprise, l’ironie kievienne comme signature stylistique, et la question linguistique qui le suit depuis trente ans.
Saint-Petersbourg 1961, Kyiv pour toujours
Andrei Iourievitch Kourkov nait le 23 avril 1961 a Leningrad (aujourd’hui Saint-Petersbourg). Son pere, Iouri, est pilote d’essais militaire dans l’aviation sovietique ; sa mere, medecin. La famille suit les affectations du pere — un trait commun a toutes les familles d’officiers sovietiques de cette generation. En 1963, Iouri Kourkov est mute a une base aerienne pres de Kyiv : la famille s’installe dans la capitale ukrainienne. Andrei a deux ans. Il y restera toute sa vie.
L’enfance kievienne de Kourkov est sovietique standard : ecole russe, immeubles brutalistes du quartier de Pechersk, ete sur le Dniepr, hivers a la datcha. La langue de la maison est le russe, celle de la rue souvent ukrainienne — Kyiv est, dans les annees 1960-1970, une ville bilingue de fait, ou les codes circulent en permanence selon les contextes (administration en russe, chansons populaires en ukrainien, blagues dans les deux langues). Kourkov apprend l’ukrainien a l’ecole comme matiere obligatoire, le pratique avec les voisins, le lit dans la presse. Mais c’est en russe qu’il commence a ecrire — vers neuf ans, des poemes pour un instituteur qui les corrige avec bienveillance.
A dix-huit ans, il entre a l’Universite linguistique de Kyiv (alors Institut pedagogique des langues etrangeres). Il y etudie le japonais et l’anglais, ce qui le distingue immediatement de la majorite des futurs ecrivains de sa generation, plutot tournes vers le français ou l’allemand. Le Japon le fascine — il y reviendra plus tard a plusieurs reprises, et certaines de ses nouvelles tardives portent la trace de cette curiosite asiatique. Diplome en 1983, il est mobilise pour le service militaire obligatoire. Affecte a la garde du KGB en Odesa, il y passe deux ans (1985-1987) comme gardien de prison. C’est la, dit-il, qu’il a vraiment commence a ecrire — pendant les longues nuits de garde, sur des cahiers d’ecolier, des nouvelles dont il jetait la moitie le lendemain.
A son retour a Kyiv en 1987, il enchaine les petits boulots : traducteur, redacteur de scenarios pour Dovjenko Film Studios (le grand studio de cinema sovietique de Kyiv), journaliste pigiste. C’est la fin de l’URSS — Tchernobyl est encore proche, les premieres reformes de Gorbatchev percolent, l’ukrainien revient progressivement dans la vie publique. Kourkov ecrit, beaucoup, mais ne publie pas. Sept manuscrits dans le tiroir avant que le huitieme ne sorte.

Le Pingouin (1996) : un succes europeen avant l’Ukraine
Le Pingouin parait en 1996 dans une edition confidentielle de Kyiv. Le roman raconte Viktor Zolotariov, ecrivain rate devenu necrologue pour un journal kievien : il ecrit des necrologies « preventives » pour des hommes politiques et d’affaires encore vivants, archivees au cas ou. Un par un, ces hommes meurent — d’abord par hasard, puis de plus en plus systematiquement. Viktor partage son appartement de Kyiv avec un manchot empereur nomme Misha, recupere du zoo de Kyiv en faillite financiere (le zoo, en 1991-1992, avait effectivement distribue certains de ses animaux a des particuliers pour ne pas les voir mourir de faim). Le pingouin a la depression. Viktor aussi. La mafia rode autour du journal. Les morts s’accumulent. Le ton est doux, decale, melancolique-ironique.
Pourquoi le Pingouin est ne dans le tiroir
Les premiers editeurs russophones de Moscou et Saint-Petersbourg refusent le manuscrit. Trop bizarre, trop ukrainien, pas assez glamour pour le marche russe en plein boom des annees 1990. Kourkov publie le livre lui-meme a Kyiv, en quelques centaines d’exemplaires. Le tirage s’epuise sans vraie distribution. C’est un editeur suisse alemanique, Diogenes Verlag (Zurich), qui change tout : il rachete les droits, traduit le roman en allemand sous le titre Picknick auf dem Eis (1999), et le lance sur le marche germanophone. Best-seller surprise. L’allemand traduit a son tour vers l’anglais (chez Harvill, 2001), le français (chez Liana Levi, 2000, sous le titre Le Pingouin et avec un sous-titre français qui changera au fil des reeditions), l’italien, l’espagnol. En cinq ans, le livre est traduit dans une vingtaine de langues. La Russie ne l’achete que tardivement, dans le sillage du succes europeen.
« Le Pingouin a ete refuse par tous les editeurs russes. Personne n’en voulait. Il a fallu qu’il devienne un succes en Suisse pour que Moscou commence a s’y interesser. C’est, en miniature, l’histoire de toute la litterature ukrainienne contemporaine — passer par l’Europe pour exister chez soi. »
L’editrice française Liana Levi prend Kourkov sous contrat en 1996, avant meme le succes allemand. C’est un pari editorial : un auteur ukrainien inconnu, un roman absurde sur un manchot, un decor post-sovietique encore peu lu en France. Le pari paie. Le Pingouin fait partie des best-sellers de Liana Levi pendant cinq ans, et la maison signera une douzaine d’autres titres de Kourkov en vingt-cinq ans — jusqu’aux Abeilles grises (2022) et au Journal d’une invasion (2022).
L’ironie kievienne comme signature : 30 romans en trente ans
Après Le Pingouin, Kourkov ne s’arrete plus. Sa production est dense — au rythme moyen d’un roman par an pendant trente ans, avec des pics et des creux. Les titres principaux : L’Ami du defunt (1996, traduit en 2002), thriller post-sovietique sur un homme qui commande son propre meurtre puis change d’avis ; Le Dernier amour du president (2004, traduit en 2005), roman politique-fantastique qui imagine un president ukrainien dans les annees 2010-2020 — fiction vue retrospectivement comme prophetique sur certains aspects ; Le Jardinier d’Otchakov (2010, traduit en 2012), recit fantastique sur un homme qui revet l’uniforme d’un militsionner sovietique et se retrouve transporte dans le Kyiv de 1957 ; Les Abeilles grises (2018, traduit en 2022), roman sur un apiculteur de la zone grise du Donbass entre les lignes ukrainienne et russe ; Journal d’une invasion (2022), recit a chaud des trois premiers mois de l’invasion russe ; Quand cesse la baisse (2024, en cours de traduction).
La signature stylistique de Kourkov tient en quelques traits constants : un ton doux-amer, une ironie qui ne charge jamais (c’est la difference avec la satire russe a la Pelevine, plus violente), des protagonistes ordinaires confrontes a des situations decalees ou fantastiques, une affection topographique pour Kyiv — la ville est presque toujours le decor, decrite avec une precision de cartographe sentimental (immeubles de la rue Reitarska, marche de Bessarabska, parcs de Pechersk, Dniepr en hiver). Cette ironie est, dit-on en Ukraine, specifiquement kievienne : elle existe avant Kourkov chez Boulgakov (qui etait ne a Kyiv et y a passe son enfance), elle prolonge une tradition urbaine qui melange melancolie russophone, humour ukrainien populaire, et distance critique a l’egard du pouvoir. C’est une voix de Kyiv — pas de Moscou, pas de Lviv, pas du Donbass.
A cote de la fiction, Kourkov ecrit beaucoup pour la presse. Ses chroniques paraissent dans Frankfurter Allgemeine Zeitung, The Guardian, Le Monde, Liberation, Die Welt, Le Temps. Il anime egalement une emission litteraire sur Radio Ukraine et participe regulierement a des conferences internationales. Son aisance multilingue (russe, ukrainien, anglais, allemand, français — il parle français correctement) en fait l’un des ambassadeurs litteraires les plus efficaces de l’Ukraine dans les medias occidentaux. Pour le contexte plus large de cette diplomatie litteraire et la place qu’y tient aussi Serhiy Zhadan, voir notre portrait dedie au poete de Kharkiv.
Ecrire en russe, etre ukrainien : une position complexe
C’est la question qui revient toujours dans les entretiens, et que Kourkov a pris l’habitude de demonter en deux mouvements. Le premier : la langue d’ecriture est un outil, pas une identite. On ecrit dans la langue avec laquelle on a appris a faire de la fiction. Pour Kourkov, c’est le russe — c’est ainsi, c’est biographique. Le deuxieme : l’identite litteraire ne se decide pas par la langue, mais par l’attachement a un lieu, une histoire, une communaute de lecteurs. Kourkov ecrit sur Kyiv, depuis Kyiv, pour des lecteurs qui sont d’abord ukrainiens — et secondairement, par la traduction, le monde entier. Il est ukrainien.

Cette position est ancienne. Des les annees 1990, Kourkov la defendait dans la presse occidentale : « Je suis un ecrivain ukrainien qui ecrit en russe. C’est ma situation, et elle n’a rien d’inhabituel a Kyiv. » L’ecrivain russophone d’Ukraine est une figure connue — Boulgakov, Babel, Ehrenburg ont ouvert le sillon, sans qu’on ait jamais conteste leur attachement aux villes ukrainiennes ou ils sont nes. Après 2014, Kourkov a precise : « La guerre du Donbass me force a interroger ma langue. Je continue d’ecrire en russe quand je dois faire de la fiction sur des sujets russophones, mais je passe a l’ukrainien pour mes essais, mes textes politiques, mes interventions publiques. » Après 2022, le pas est plus net : Quand cesse la baisse (2024) comporte des passages directement ecrits en ukrainien, et l’auteur a annonce que son prochain roman serait majoritairement en ukrainien.
La position se distingue de celle de Serhiy Zhadan, de Oksana Zaboujko ou d’Iouri Andrukhovych — tous trois ukrainophones de naissance, ayant ecrit en ukrainien des leur premier livre. Mais elle ne s’oppose pas a la leur : ils se cotoient dans les memes festivals (BookForum Lviv, Kyiv Book Arsenal), publient parfois dans les memes revues, signent des textes collectifs. La litterature ukrainienne contemporaine est plurielle ; elle comporte une aile russophone qui n’a pas a se justifier d’exister.
Après 2022 : Journal d’une invasion, presidence du PEN ukrainien, switch linguistique
Le 24 fevrier 2022, Kourkov est a Kyiv. Sa famille (sa femme britannique Elizabeth, ses trois enfants) y vit. Pendant les premieres semaines, il refuse de partir — il ecrit. Journal d’une invasion (publie chez Liana Levi en septembre 2022, traduit par Paul Lequesne) reunit les chroniques qu’il tient quotidiennement de fevrier a juin : descriptions des bombardements, micro-recits du quartier, reflexions sur la propagande russe, portraits de voisins, anecdotes du marche. Le ton est sobre — pas de grandiloquence, pas de pathetique. Un journaliste qui regarde sa ville en guerre et qui ecrit ce qu’il voit. Le livre se vendra a plus de 80 000 exemplaires en France, l’un des plus grands succes de Liana Levi sur la guerre.
Kourkov est, depuis 2018, president du PEN ukrainien, l’antenne ukrainienne du PEN International (organisation mondiale d’ecrivains pour la liberte d’expression). A ce titre, il coordonne les actions de solidarite avec les ecrivains menaces — en Ukraine occupee, en Russie pour les voix dissidentes, ailleurs. Le PEN ukrainien a multiplie les operations depuis 2022 : evacuation d’auteurs des zones de guerre, traductions d’urgence, soutien financier a des residences d’ecriture. Cette responsabilite institutionnelle a transforme Kourkov en l’un des interlocuteurs principaux des PEN europeens sur la question ukrainienne — il participe regulierement aux congres de PEN International, intervient au Salon du livre de Paris, au BookForum Lviv, au Kyiv Book Arsenal.
Sur le plan personnel, le switch linguistique est en cours. Quand cesse la baisse (2024) — dont le titre français provisoire pourrait differer dans la traduction definitive — est presente comme un roman charniere : passages en ukrainien et en russe, alternance qui devient theme. Kourkov a annonce que son prochain roman, prevu pour 2026, serait integralement ecrit en ukrainien — une premiere après trente ans de carriere russophone. Cette transition n’est pas une rupture (il ne renie pas ses livres russophones, qui restent en circulation), mais une evolution conforme au mouvement plus large d’une société ukrainienne qui se redefinit linguistiquement depuis 2014.
Reste l’oeuvre, qui survit aux questions de langue. Le Pingouin est un classique : il est lu en France depuis vingt-cinq ans, etudie dans des universites, adapte au theatre. Les Abeilles grises sont un grand roman europeen sur la guerre froide-chaude du Donbass. Journal d’une invasion est un document historique. La signature Kourkov — l’ironie kievienne, la melancolie urbaine, la precision topographique, les protagonistes ordinaires — est devenue un genre en soi dans la litterature europeenne contemporaine. Il y a des ecrivains qui imitent Kourkov, comme il y a des ecrivains qui imitent Bolano ou Sebald. C’est un compliment qu’on ne fait qu’aux auteurs qui ont vraiment ouvert quelque chose. Pour situer cet apport dans le paysage editorial français des litteratures ukrainiennes, voir notre pilier sur la litterature ukrainienne contemporaine.