Quand Oksana Zaboujko publié en 1996 a Kyiv un mince roman intitule Field Work in Ukrainian Sex, elle est déjà, dans le petit milieu intellectuel ukrainien, une figure connue : philosophe de l’Academie des sciences, traduite en revue, autrice de deux recueils de poesie. Mais ce que ce roman declenche depasse de loin la reception habituelle d’un livre de fiction ukrainien des annees 1990. La presse parle de scandale, les essayistes parlent d’événement, et la critique universitaire commence, presque immediatement, a parler du premier roman post-feministe ukrainien. Trente ans plus tard, Zaboujko reste l’une des trois voix majeures de la litterature ukrainienne contemporaine, aux cotes d’Andrei Kourkov et de Serhiy Zhadan — et probablement la plus lue des trois dans les universités du monde. Cet article retrace son parcours et oriente le lecteur francophone dans son oeuvre traduite. Pour le panorama d’ensemble de la scene litteraire ukrainienne, voir notre pilier sur la litterature ukrainienne contemporaine.

Loutsk 1960 : philosophe avant ecrivain

Oksana Stefanivna Zaboujko nait le 19 septembre 1960 a Loutsk, capitale de l’oblast de Volyn, dans l’ouest de l’Ukraine sovietique. Sa famille est intellectuelle, de Kyiv, deplacee a Loutsk pour des raisons politiques liees a la repression sovietique des annees 1940-1950 : son pere, Stefan Zaboujko, philologue et critique litteraire, avait ete victime d’une vague d’epuration culturelle. Cette geographie familiale n’est pas anodine — elle inscrit Zaboujko, des l’enfance, dans une conscience aigue de la repression du fait national ukrainien sous l’URSS, et dans un rapport critique au mythe sovietique d’une fraternite des peuples qui, dans les faits, masquait une domination culturelle russe systematique.

Après une scolarite a Loutsk puis a Kyiv (la famille rentre dans la capitale dans les annees 1970), elle entreprend des études de philosophie a l’Université de Kyiv (la future Academie Mohyla). Elle soutient en 1984, a 24 ans, un doctorat de philosophie de l’art a l’Institut de philosophie de l’Academie des sciences d’Ukraine — une these consacree aux rapports entre creation artistique et conscience nationale, déjà en germe la matrice intellectuelle qui structurera son oeuvre. Elle publié ses premiers poemes en 1985, dans la revue Vitchyzna, puis fait paraitre deux recueils, Le Mai du givre (1985) et Le Roi-fougere (1987), qui la signalent dans la génération poetique ukrainienne emergente — celle qui prolonge le travail de Lina Kostenko et accompagne, avec retenue, le degel des dernières annees sovietiques.

Dans la décennie 1990, après l’indépendance de l’Ukraine en 1991, Zaboujko effectue plusieurs sejours de recherche a l’étranger qui orientent durablement son ecriture : Pennsylvania State University en 1992 comme Visiting Writer, Harvard en 1994 comme Fulbright Fellow, University of Pittsburgh en 1995. Ces residences americaines la mettent au contact des theories feministes et postcoloniales anglo-saxonnes — Gayatri Spivak, Judith Butler, Edward Said — qu’elle va, contre l’usage academique soviet, prendre au sérieux et articuler a la situation ukrainienne. C’est de ces sejours que naitra, presque par accident, son premier roman.

Field Work in Ukrainian Sex (1996) : un scandale fondateur

Le roman parait a Kyiv en mars 1996 chez les editions Zhoda. Court, dense, brulant : 160 pages d’un monologue interieur d’une narratrice ukrainienne, professeure de litterature en residence dans une université americaine, qui revient sur une relation toxique avec un peintre ukrainien rencontre a Kyiv. La forme est resolument moderniste — phrase longue, ponctuation libre, va-et-vient entre les langues, intrusions theoriques —, le materiau est intime mais le propos est theorique. Ce que la narratrice analyse, ce sont les mecanismes par lesquels la domination patriarcale d’un homme ukrainien sur une femme ukrainienne reproduit, a l’echelle intime, la domination sovietique russe sur la culture ukrainienne. Le titre, en anglais dans le texte original, indique clairement la matrice methodologique : c’est un travail de terrain, une enquete anthropologique sur une intimite post-coloniale.

Le scandale et la lecture feministe-postcoloniale

Le scandale eclate vite. En 1996, l’Ukraine post-soviet, six ans après l’indépendance, n’avait pas encore lu de roman ukrainien qui parle aussi directement de sexualite, de violence intime, de domination masculine. La presse conservatrice y voit une attaque contre l’image des hommes ukrainiens, certains critiques nationalistes parlent de provocation, d’autres reduisent le livre a une affaire de pornographie litteraire. Zaboujko encaisse mal : elle parlera plus tard d’une période difficile ou elle a ete prise a partie publiquement sur sa vie privee.

Roman ukrainien ouvert avec sa traduction française sur un bureau d'ecriture

Mais en parallele, une autre lecture se met en place — universitaire, feministe, postcoloniale — qui prend le livre au sérieux comme oeuvre theorique. La critique americaine et britannique signale le roman comme un événement : la slaviste Halyna Hryn le traduit en anglais (Amazon Crossing, 2011), des dossiers paraissent dans Slavic Review, Comparative Literature, Modern Language Notes. En France, Alfil publié une première edition en 1998 dans la collection slave, puis Stock reprend le titre en 2007 dans la collection La Cosmopolite. Le roman s’installe comme référence universitaire : il est aujourd’hui enseigne a Yale, Harvard, Cambridge, Vienne, Berlin, dans les cours de litterature comparee et d’études postcoloniales.

Field Work in Ukrainian Sex n’est pas un livre sur le sexe. C’est un livre sur la domination — sur la facon dont un homme post-soviet domine une femme post-soviet, et sur la facon dont cette domination intime reproduit, a echelle individuelle, des siecles de domination culturelle russe sur l’Ukraine. La sexualite y est un terrain d’analyse, pas un sujet.

Pour le lecteur français qui aborde Zaboujko aujourd’hui, le roman peut decourager par sa forme exigeante. Il faut savoir qu’il est court, dense, et que sa vraie reception n’est ni dans le scandale de 1996 ni dans la promesse de transgression que son titre laisse entendre, mais dans l’articulation feministe-postcoloniale qu’il deploie. C’est un livre theorique dans une forme romanesque.

Le Musée des secrets abandonnes (2009) : la grande oeuvre de la décennie 2000

Treize ans après Field Work, Zaboujko publié Le Musée des secrets abandonnes (Le Musée des choses oubliees, dans certaines traductions). Le contraste de format est frappant : la ou Field Work tenait en 160 pages, Le Musée en compte plus de 800. La ou Field Work etait un monologue intime, Le Musée est une fresque polyphonique sur trois générations. C’est, par sa structure et son ambition, le grand roman europeen ukrainien de la première décennie des annees 2000.

L’intrigue articule trois temporalites. Dans les annees 1940, en Galicie, Olena Dovgan est partisane de l’UPA (Armee insurrectionnelle ukrainienne), reseau de resistance ukrainienne aux occupations sovietique et nazie. Dans les annees 1970, sa fille Olena Dovgan-Goscholt vit dans une Ukraine sovietique brejnevienne ou la memoire de l’UPA est interdite. Dans les annees 2000, sa petite-fille Daryna Goscholt, journaliste a Kyiv, découvre par bribes l’histoire familiale qu’on lui a cachee. Le roman entrelace ces trois fils, entre dans les detours du quotidien, des relations amoureuses, des amitiers, des deceptions professionnelles, et reconstruit en filigrane une histoire de l’Ukraine au XXe siecle vue par les femmes — celles qui ont resiste, celles qui se sont accommodees, celles qui ont herite.

La traduction française, signee Iryna Dmytrychyn, parait en 2014 aux Editions des Syrtes (a Geneve). Elle a ete saluee par la presse — Le Monde des livres, Liberation, La Quinzaine litteraire — et a ete sur la longue liste du prix Femina étranger. La reception française reste pourtant en deca de ce que le livre mérite : encore largement sous-lu cote francophone, alors meme qu’il est, dans les universités americaines et britanniques, un classique pris en exemple pour expliquer la litterature ukrainienne contemporaine. C’est, parmi les romans europeens des annees 2000, l’un des plus ambitieux qui aient ete traduits en français. Un lecteur attentif qui veut prolonger pourra ensuite ouvrir Mesopotamie de Serhiy Zhadan, tout aussi polyphonique mais ancre a Kharkiv.

Essais et conferences : la voix publique

A cote de la fiction, Zaboujko maintient depuis trente ans une activité essayistique soutenue qui en fait l’une des voix intellectuelles publiques majeures de l’Ukraine post-1991. Son essai fondateur, Notre Lettre de plagiat de Sevcenko, parait en 1997 : il propose une relecture feministe-postcoloniale de Taras Shevchenko (1814-1861), poète national ukrainien, en montrant comment la canonisation sovietique de Shevchenko a fige sa figure et evacue, precisement, ses gestes d’emancipation. Le livre devient une référence dans les études ukrainiennes et a profondément influence la génération suivante des historiens et critiques litteraires ukrainiens.

Salle de conference litteraire vide a Paris avec micro sur podium

Suit en 2007 Notre Dame d’Ukraine : Ukrainka dans le conflit des mythologies, essai monumental de plus de 600 pages consacre a Lessya Oukrainka (1871-1913), figure feminine majeure de la litterature ukrainienne. Zaboujko y deploie sa méthode caracteristique : croisement de la critique litteraire, de l’histoire culturelle, de l’analyse feministe et de la theorie postcoloniale. Le livre reste largement inedit en français, mais des extraits ont circule dans la revue Europe et chez Po&sie. En 2022, parait en anglais Lessons of Russian Literature and Other Essays, recueil polemique qui propose une critique systematique du canon litteraire russe — Tolstoi, Dostoievski, Pouchkine — relu comme outil d’imperialisme culturel. Ce livre, traduit du russe et de l’ukrainien par plusieurs traducteurs, a fait l’objet de debats vifs dans la presse anglo-saxonne ; sa traduction française est attendue.

Zaboujko intervient regulierement dans la presse europeenne (Frankfurter Allgemeine Zeitung, Die Zeit, La Repubblica, Le Monde, The Guardian), dans les festivals litteraires (Festival d’Avignon en 2014 et 2018, Salon du livre de Paris, Lviv BookForum, Vienne Wachau), et donne des conferences universitaires (Sorbonne 2014, College de France 2016, Princeton 2019, Columbia 2022). Sa voix publique est, parmi les ecrivains ukrainiens contemporains, l’une des plus attendues sur les questions europeennes de geopolitique culturelle.

Après 2022 : tournees, conferences, defense de la culture ukrainienne

Le 24 fevrier 2022, jour du declenchement de l’invasion russe a grande echelle, Oksana Zaboujko se trouve a Varsovie pour une tournee de conferences. Elle ne peut pas rentrer immediatement a Kyiv. Elle commence alors un cycle de conferences et d’entretiens dans plusieurs capitales europeennes — Berlin, Vienne, Varsovie, Prague, Stockholm, Paris — ou elle defend deux theses articulees. La première : la culture russe ne peut plus etre lue, en Europe, sans tenir compte de son rôle dans la construction historique de l’imperialisme russe ; les universités europeennes doivent ouvrir un debat sur la place de Tolstoi, de Dostoievski, de Pouchkine dans leurs cursus. La seconde : la culture ukrainienne, longtemps invisibilisee derriere une lecture russocentree de l’Europe de l’Est, doit etre reconnue comme une culture autonome, anciennement etablie, et mérite des programmes d’enseignement, des chaires universitaires, des financements editoriaux a la mesure de son histoire.

Cette double these est documentee, factuelle, et coherente avec son oeuvre theorique de trente ans. Elle n’est pas dans le registre du militantisme circonstanciel : Zaboujko n’a pas attendu 2022 pour ecrire Notre Lettre de plagiat de Sevcenko en 1997 ou Notre Dame d’Ukraine en 2007. Sa critique de l’imperialisme culturel russe est, dans son oeuvre, structurelle et antecedente. Mais elle prend, depuis 2022, une dimension publique elargie : Zaboujko devient l’une des voix les plus citees dans la presse europeenne sur la question des rapports entre culture russe et imperialisme russe.

Elle est rentree a Kyiv en 2022, des que la situation l’a permis, et y vit depuis. Elle alterne périodes d’ecriture en Ukraine et tournees a l’étranger — souvent invitée par des universités, des festivals, des centres culturels. En 2024, elle a recu le Prix Hannah Arendt pour la pensee politique, decerne a Brema, récompense qui inscrit son travail dans une lignee europeenne de pensee politique de l’autonomie. Pour découvrir d’autres voix de la litterature ukrainienne contemporaine traduites en français, voir notre portrait d’Andrei Kourkov, la troisieme figure du trio canon contemporain.

L’oeuvre de Zaboujko, a soixante-cinq ans, n’est pas close. Un nouveau roman est annonce chez les editeurs ukrainiens, et la traduction française de Lessons of Russian Literature est en préparation chez Editions Noir sur Blanc. Pour le lecteur francophone qui veut entrer dans cette oeuvre, la sequence recommandee est claire : commencer par Le Musée des secrets abandonnes (Editions des Syrtes, 2014), prolonger avec Field Work in Ukrainian Sex (Stock, 2007), puis aborder les essais quand ils paraitront. C’est, en termes de litterature europeenne contemporaine, un trajet a la mesure des grands auteurs traduits ces vingt dernières annees. Pour approfondir la comprehension des mentalites qui traversent cette litterature, notre entretien avec une anthropologue franco-russe sur les cultures slaves propose une lecture complementaire des codes culturels que Zaboujko met en scene.