Au matin du 24 fevrier 2022, le studio Dovzhenko de Kyiv preparait trois tournages pour le printemps. A midi, les equipes etaient mobilisees ou en train de quitter la capitale. En quelques jours, l’industrie cinematographique ukrainienne — environ 25 a 40 longs-metrages par an avant la guerre, deux studios historiques, une agence d’Etat (Derzhkino), un programme de coproductions europeennes structure depuis 2014 — s’est trouvee dans une situation que ni la decennie noire des annees 1990 ni le Maidan n’avaient produite. Quatre ans plus tard, cette industrie existe toujours. Elle existe differemment. Cet article retrace les trajectoires des realisateurs en exil, la geographie des productions delocalisees, le cas particulier des documentaires de guerre, et le devenir des festivals ukrainiens. Pour le panorama plus large du cinema ukrainien, voir notre guide editorial cinema ukrainien.

Mars 2022 : un cinema en interruption

Au printemps 2022, le studio Dovzhenko de Kyiv suspend la quasi-totalite de son activite de fiction. Les trois longs-metrages prevus pour 2022 (deux fictions, un documentaire) sont reportes ou abandonnes. Le studio Odesa, situe sur la cote de la mer Noire dans une zone strategique, ferme purement et simplement ses tournages exterieurs. Plusieurs realisateurs et techniciens — operateurs, monteurs, ingenieurs son — sont mobilises dans les territoires defensifs. D’autres rejoignent la production de contenu pour les chaines publiques (Suspilne) ou pour les agences d’image internationales presentes a Kyiv.

L’agence Derzhkino, qui finance la production publique, reduit son budget de fonctionnement de 80% pour rediriger les fonds vers la defense. Les coproductions europeennes en cours sont gelees, le temps que les partenaires occidentaux evaluent les conditions de poursuite. La chaine de production cinematographique ukrainienne, qui reposait depuis 2014 sur un equilibre entre subventions Derzhkino, fonds prives et coproductions europeennes, perd sa colonne vertebrale publique en quelques semaines.

Le redemarrage est progressif. A partir de l’ete 2022, certaines productions documentaires reprennent a Kyiv et a Lviv, tournees avec des equipes reduites. La fiction met plus de temps : les premiers tournages de fiction reprennent au printemps 2023, principalement en coproduction europeenne avec des prises de vue limitees a quelques jours en Ukraine completees par des scenes tournees en Pologne ou en Lituanie. Le modele post-2022 se dessine : Ukraine pour le materiau visuel et l’authenticite, Europe pour la securite et la post-production.

Documentaires de guerre : 20 Days in Mariupol, Mariupolis 2

La categorie qui a le plus immediatement adopte la guerre comme sujet est le documentaire. Mstyslav Chernov, photoreporter d’Associated Press en mission a Marioupol au moment de l’invasion, tourne entre le 24 fevrier et le 15 mars 2022 environ trente heures d’images dans la ville assiegee. Il est l’un des derniers journalistes etrangers a quitter la ville, evacue avec son cameraman Yevgeny Maloletka et la productrice Vasilisa Stepanenko le 15 mars 2022 par un convoi de la Croix-Rouge. Une fois sortis, ils transmettent les images a AP qui les diffuse partiellement dans le monde entier au printemps 2022.

Le documentaire de guerre ukrainien post-2022 ne ressemble ni au reportage d’agence ni au cinema d’auteur. Il occupe un espace specifique : un materiau brut tourne dans l’urgence, un montage long fait après coup avec un recul d’auteur, et une distribution internationale qui passe par les canaux du cinema independant. C’est un genre hybride qui n’avait pas de modele exact avant cette période.

20 Days in Mariupol et l’Oscar 2024

Le projet de long-metrage documentaire est lance fin 2022 par PBS Frontline et Associated Press, qui possedent les droits du materiau. Le montage est realise sous la direction de Chernov en 2022-2023. Le film, intitule 20 Days in Mariupol, est presente en premiere mondiale au Festival de Sundance en janvier 2023, ou il remporte le prix du public dans la categorie World Cinema Documentary. La sortie en France a lieu au printemps 2023, distribuee par Arizona Films. La diffusion sur Arte intervient en 2024.

Le 10 mars 2024, lors de la 96e cérémonie des Oscars, 20 Days in Mariupol remporte le prix du meilleur film documentaire. Mstyslav Chernov, en montant chercher la statuette, déclare souhaiter ne jamais avoir eu a faire ce film. Il s’agit du premier Oscar de l’histoire du cinema ukrainien, toutes categories confondues. Le film a depuis ete diffuse dans plus de soixante pays, intègre aux programmes universitaires de cinema documentaire, et sert de reference pour le travail journalistique en zone de conflit.

Studio de cinema berlinois avec console de montage et scenario ukrainien

Mariupolis 2, presente a Cannes 2022, releve d’un autre cas de figure. Le realisateur lituanien Mantas Kvedaravicius, base a Marioupol depuis le tournage de Mariupolis (premier opus, 2016), retourne dans la ville en mars 2022. Il y est tue le 30 mars 2022 par les forces russes. Sa partenaire Hanna Bilobrova reussit a recuperer le materiel et a sortir d’Ukraine avec les rushes. Le film est monte a partir de ces images posthumes par le monteur lituanien Dounia Sichov et presente en seance speciale a Cannes en mai 2022, deux mois après la mort de Kvedaravicius. Le statut du film — oeuvre lituanienne sur l’Ukraine, realisee par un cineaste tue dans son propre tournage — illustre la porosite des frontieres nationales dans le documentaire de guerre post-2022.

Realisateurs en exil : Berlin, Vienne, Paris

La geographie des realisateurs ukrainiens en exil dessine quelques poles principaux. Berlin est devenu le centre le plus dense, pour des raisons historiques (la ville accueillait deja plusieurs realisateurs de l’Est europeen depuis les annees 2010, notamment via les bourses du DAAD et le programme Berlinale Talents) et logistiques (proximite des financements allemands, infrastructure technique, communaute russophone preexistante en cours de recomposition).

Sergei Loznitsa etait deja installe a Berlin avant 2022 ; il y est reste, avec une activite intense sur la période (deux longs-metrages documentaires sortis depuis 2022, plusieurs cartes blanches dans des festivals europeens). Sa demission de l’Academie europeenne du film en mars 2022, en desaccord sur la position institutionnelle face a l’agression russe, a marque la reaffirmation publique de son identite ukrainienne. Myroslav Slaboshpytskyy, realisateur de The Tribe (Cannes 2014), s’est installe a Berlin en 2022 et y prepare son deuxieme long-metrage de fiction, attendu pour 2026 ou 2027.

Vienne accueille notamment Maryna Stepanska, realisatrice de Falling (2017, prix de la mise en scene au Festival d’Odesa), qui y poursuit l’ecriture de son deuxieme long-metrage. Paris est plus diffus mais structure : Roman Bondarchuk, realisateur de The Editorial Office (Berlinale 2024), a tourne une partie du film en France et y reside par intermittence ; plusieurs documentaristes (notamment ceux qui beneficient des residences de la Cite internationale des arts) y ont une base de travail.

Tous ne partent pas. Volodymyr Tykhyi reste a Kyiv et travaille principalement sur des documentaires lies a la guerre. Iryna Tsilyk, realisatrice de The Earth is Blue as an Orange (2020, prix de la mise en scene a Sundance), partage son temps entre Kyiv et l’etranger selon les phases de production. Le choix entre rester et partir n’est pas reductible a une logique de securite : il croise des considerations familiales, contractuelles, professionnelles et politiques que chaque realisateur arbitre individuellement.

Productions delocalisees a Lviv et a l’etranger

A l’interieur de l’Ukraine, Lviv est devenue le second pole de production après Kyiv. La ville, situee a 70 kilometres de la frontiere polonaise, a beneficie d’une relative securite (moins de bombardements que Kyiv ou Kharkiv) et d’infrastructures techniques heritees du studio sovietique Lvivska kinostudia. Plusieurs sociétés de production se sont implantees ou ont renforce leur presence a Lviv depuis 2022 : Esse Production House, Pronto Film, ainsi qu’une antenne mobile du studio Dovzhenko qui mutualise une partie de la post-production avec les equipes encore presentes a Kyiv.

Salle de festival de cinema a Lviv avec sieges vides et faisceau de projecteur

A l’etranger, Varsovie est devenue le hub principal de post-production pour le cinema ukrainien. Plusieurs sociétés polonaises (DI Factory, Lightcraft, Toya Studios) ont passe des accords avec des producteurs ukrainiens pour assurer le montage, l’etalonnage et le mixage des films tournes en Ukraine. Berlin et Vilnius accueillent des productions plus ponctuelles. Tbilisi en Georgie, qui a accueilli plusieurs equipes ukrainiennes en transit en 2022, est devenue une plateforme de coproduction entre l’Europe orientale et le Caucase pour des projets specifiques.

Le modele economique post-2022 repose sur trois leviers principaux : le programme MEDIA de l’Union europeenne, qui finance les coproductions impliquant l’Ukraine ; les fonds nationaux des partenaires (Polish Film Institute, German Federal Film Board, CNC français, Netherlands Film Fund) ; et les fonds d’urgence specifiques mis en place après 2022 (notamment le programme Goldene Kamera Bourse Ukraine en Allemagne et le fonds d’aide a la post-production gere conjointement par MK2 et le CNC en France). Onze des quatorze films ukrainiens distribues a l’international entre 2023 et 2025 sont issus de coproductions impliquant au moins deux pays de l’Union europeenne plus l’Ukraine — une intensification nette par rapport a la période 2014-2021 ou la coproduction europeenne etait deja la norme mais a une echelle moindre.

Festivals et ressources : Odesa Film Festival relocalise, Goldene Kamera

Le Festival international du film d’Odesa (OIFF), événement central du cinema ukrainien depuis sa creation en 2010, illustre le mecanisme de relocalisation des institutions ukrainiennes. L’edition 2022, prevue pour juillet, est annulee en mars après l’invasion. L’equipe de l’OIFF, dirigee par Anna Machukh, organisé une edition partielle en partenariat avec le Festival de Locarno en Suisse en aout 2022, qui accueille une selection de huit films ukrainiens recents et plusieurs sessions professionnelles. En 2023, l’OIFF tient une edition a Tchernivtsi en Bucovine occidentale, ville historique mais peripherique du systeme cinematographique ukrainien, completee par une fenetre dans la programmation du Festival du film de Varsovie. En 2024, l’edition est restreinte mais maintenue a Tchernivtsi, avec une selection de quinze longs-metrages et une attention particuliere portee aux courts-metrages de la nouvelle generation.

Le Docudays UA, festival du documentaire et des droits humains de Kyiv ne en 2003, a maintenu ses editions chaque annee depuis 2022, avec des programmations adaptees a la situation. Le Molodist Kyiv International Film Festival, dedie aux jeunes realisateurs, a tenu une edition en ligne en 2022 puis des editions presentielles a partir de 2023 dans des salles de Kyiv.

En Europe, plusieurs festivals ont intègre une fenetre ukrainienne reguliere. Le Festival du film de Varsovie, le Festival international du film de Karlovy Vary en Republique tcheque, le Festival de Cottbus en Allemagne et la Berlinale ont chacun structure depuis 2022 une selection ukrainienne ou est-europeenne mettant en avant des oeuvres ukrainiennes. En France, le Festival des Cinemas du Sud de Toulouse, le Festival international du film d’Amiens, le Cinema du Reel et le FID Marseille ont intègre des oeuvres ukrainiennes dans leurs editions 2023-2025.

Les programmes de bourses et residences pour cineastes ukrainiens en exil constituent un volet specifique. La Goldene Kamera Bourse Ukraine, lancee en Allemagne en 2022 par la fondation Hubert Burda Media, a finance entre 2022 et 2024 une trentaine de projets de cineastes ukrainiens en exil pour un montant total d’environ trois millions d’euros. La Cite internationale des arts a Paris a intègre depuis 2022 des cineastes ukrainiens dans son programme de residences, en partenariat avec l’Institut français et le CNC. Le programme ARTE - Cinemas du Monde a soutenu plusieurs projets ukrainiens depuis 2022. Sundance Institute a etabli en 2022 un programme specifique de mentorat pour realisateurs ukrainiens deplaces, qui a beneficie a plus de quarante cineastes en quatre ans.

L’industrie cinematographique ukrainienne post-2022 n’est pas une industrie en suspens. C’est une industrie reconfiguree, plus europeenne dans son financement, plus delocalisee dans sa production, plus internationale dans sa distribution. Les oeuvres qui en sortent — qu’il s’agisse de fictions tournees avant guerre comme Pamfir, de documentaires de guerre comme 20 Days in Mariupol, ou de productions hybrides post-2022 comme The Editorial Office — composent une cinematographie qui continue d’exister sous d’autres conditions de production. La question, pour les annees a venir, n’est pas de savoir si le cinema ukrainien survivra : il existe deja. Elle est de savoir sous quelles formes institutionnelles il se restructurera lorsque la guerre prendra fin, et quelle part de son industrie reviendra a Kyiv et Odesa quand le retour sera possible.