Le 18 mai 2022, deux mois et demi après le debut de l’invasion russe a grande echelle, la Quinzaine des realisateurs du Festival de Cannes projetait Pamfir, premier long-metrage d’un realisateur ukrainien jusqu’alors connu pour ses courts-metrages. Le film, tourne deux ans plus tot dans un village de Bucovine pres de la frontiere roumaine, racontait le retour d’un contrebandier de cigarettes pour la fete du carnaval de Malanka. Le calendrier festivalier a inscrit Pamfir dans l’actualite immediate de la guerre, mais l’oeuvre, elle, avait ete pensee, ecrite et filmee dans un autre temps. C’est ce decalage qui en fait l’un des films ukrainiens les plus singuliers du debut de la decennie. Cet article retrace sa trajectoire, de la Bucovine d’hiver 2020 a la sortie française de janvier 2023.
Pour resituer : Pamfir n’est pas un film de guerre. C’est un drame familial paysan double d’un thriller de contrebande, dont le materiau visuel — costumes de Malanka, paysages enneiges, rites de frontiere — releve d’une ethnographie cinematographique qui reactive le geste de Paradjanov dans Les Ombres des ancetres oublies. La place du film dans la nouvelle vague ukrainienne est detaillee dans notre guide cinema ukrainien ; cet article se concentre sur l’oeuvre et son contexte de production.
Dmytro Sukholytkyy-Sobchuk : un realisateur de la Bucovine
Dmytro Sukholytkyy-Sobchuk est ne en 1983 a Kamianets-Podilskyi, ville fortifiee de l’oblast de Khmelnytskyi reputee pour son chateau medieval. Après des etudes secondaires dans cette region de l’Ouest ukrainien, il intègre l’Institut national des arts theatraux et cinematographiques Karpenko-Karyi de Kyiv, plus connu sous le nom de KNUTKiT — l’ecole de cinema fondee en 1930 qui a forme la majorite des realisateurs ukrainiens contemporains. Il en sort diplome en 2010, dans une promotion qui comprend plusieurs noms qui se feront connaitre par la suite : Iryna Tsilyk, Antonio Lukich, Oleksandr Mostovyi.
Avant Pamfir, sa filmographie est constituee de courts-metrages et de documentaires. Le plus marquant est Brut (2017), court-metrage de fiction selectionne dans une trentaine de festivals internationaux et primes au festival de Krakow. Brut posait deja les motifs qui structurent Pamfir : un personnage masculin pris entre une transgression et une obligation familiale, un decor rural de l’Ouest ukrainien, une attention documentaire au geste et au corps. La continuite est nette entre les courts-metrages de Sukholytkyy-Sobchuk et son premier long. Il n’y a pas, dans son cas, de rupture stylistique entre les deux formats : Pamfir prolonge et amplifie une grammaire deja constituee.
L’auteur a explique en interview que le projet de Pamfir est ne d’un voyage en Bucovine pendant l’hiver 2017, ou il a assiste pour la premiere fois a la fete de Malanka dans le village de Krasnoilsk. Il y a observe la persistance d’un rite pre-chretien dans une société villageoise contemporaine et a concu le scenario comme une tentative d’integrer cette matiere documentaire dans une fiction de genre — thriller de contrebande greffe sur drame familial paysan. Le scenario est cosigne avec le scenariste polonais Oleksiy Shabunin, dans une logique de coproduction qui sera celle du film tout entier.
Le film : un pere, un fils, et le carnaval de Malanka
Pamfir suit Leonid Krychevskyi, surnomme Pamfir, qui revient dans son village natal de Bucovine après deux ans de travail saisonnier en Pologne. Il retrouve sa femme Olena, son fils Nazar, sa mere malade. Leonid voudrait reprendre une vie tranquille de pere de famille. Mais son fils, par maladresse ou par defi, met le feu au temple evangelique du village ; le cout des reparations est exorbitant ; la seule maniere d’y faire face est, pour Leonid, de reprendre son ancienne activite de contrebandier de cigarettes a la frontiere roumaine. Le film raconte les quelques jours qui separent ce choix initial du jour de la fete de Malanka, ou se nouera le denouement.
La construction est celle d’un thriller paysan, avec un rythme tendu, un decoupage serre et un decompte temporel implicite. Mais la matiere est documentaire : les figurants des scenes de Malanka sont les vrais habitants du village de Krasnoilsk, les masques de cuir sont ceux qui sont reellement portes pendant la fete, les processions et les chants sont ceux du rite. Le directeur de la photographie Mykyta Kuzmenko a tourne en lumiere naturelle pour les scenes d’exterieur et avec un plan-sequence privilegie pour les scenes d’interieur familiales. Le resultat est un film visuellement reconnaissable au premier coup d’oeil : tons de bleu nuit, blanc neige, ocre des bois et noir des silhouettes masquees.

Pamfir est un film qui circule entre deux registres : la fiction de genre, avec son arc dramatique tendu de pere-fils-frontiere, et l’ethnographie filmee, avec son attention au rite et au geste villageois. Cette double allegeance est sa singularite : il n’est ni un thriller deguise en folklore, ni un documentaire deguise en fiction. C’est un objet hybride, dont la grammaire visuelle herite directement de Paradjanov.
L’acteur principal est Oleksandr Yatsentyuk, comedien de theatre formate au Theatre national Ivan Franko de Kyiv, qui n’avait jamais tenu de role principal au cinema. Sa performance — physique, taciturne, avec un travail precis sur le corps de paysan-contrebandier — a ete remarquee par la critique française des la sortie cannoise. Olena Khokhlatkina dans le role d’Olena, Stanislav Potiak dans celui de Nazar et Solomiya Kyrylova dans celui de la mere completent la distribution familiale. Les seconds roles sont tenus par des comediens ukrainiens et roumains, certains habitants du village de tournage.
Le carnaval de Malanka : un rituel de l’Avent ukrainien
La Malanka merite un developpement specifique, parce qu’elle est l’objet documentaire central du film. Cette fete est celebree dans la nuit du 13 au 14 janvier, qui correspond au Nouvel An selon le calendrier julien — le Saint Sylvestre julien, encore observe dans les villages d’Ukraine occidentale. Son nom vient de Sainte Melanie de Rome (vie siecle), inscrite au calendrier orthodoxe a cette date. Mais la fete elle-meme superpose des strates anterieures au christianisme : rites agraires de fin d’hiver, jeux carnavalesques, circulation de jeunes hommes masques de maison en maison.
En Bucovine, la Malanka prend une forme particulierement elaboree. Les villages de Krasnoilsk, Vashkivtsi et Malanivka — d’ou la fete tire d’ailleurs son nom dans la geographie locale — organisent des processions de plusieurs centaines de personnes, avec des costumes elabores : masques de cuir lourds, tetes d’ours, ornements de coquillages et de plumes, costumes de fer-blanc martele, deguisements de soldats, de tziganes, de morts-vivants. Chaque rue, chaque famille a sa procession. Les hommes circulent en groupes, dansent dans les cours, recoivent des aumones rituelles. La fete est inscrite depuis 2008 a l’inventaire ukrainien du patrimoine culturel immateriel.
Sukholytkyy-Sobchuk a intègre dans son film des sequences tournees en condition documentaire pendant la Malanka 2020 a Krasnoilsk, en parallele du tournage de fiction. Cette double matiere — fiction et documentaire de la meme fete, montes ensemble — produit l’effet d’authenticite particulier du film. Le spectateur voit a la fois des scenes mises en scene avec acteurs et des plans pris dans la procession reelle, sans que la couture soit toujours apparente. C’est l’une des reussites techniques du film.
Cannes Quinzaine des realisateurs 14 mai 2022 : la projection
La Quinzaine des realisateurs est une section parallele du Festival de Cannes, fondee en 1969 par la Société des realisateurs de films a la suite des événements de mai 1968. Independante de la selection officielle, elle a programme au cours de son histoire la quasi-totalite des grands auteurs du cinema mondial des annees 1970-2010 : Werner Herzog, Wim Wenders, Jim Jarmusch, Aki Kaurismaki, plus recemment Joachim Lafosse, Mati Diop, Marie Amachoukeli. La Quinzaine 2022 etait dirigee par Paolo Moretti, deleguee general depuis 2018, et programmait 24 films pour sa session du 18 au 28 mai.
Pamfir a ete projete pour la premiere fois publique au theatre Croisette le 18 mai 2022. La projection a reuni l’equipe ukrainienne du film — Sukholytkyy-Sobchuk, Yatsentyuk, le producteur Oleksandr Denysenko, le directeur de la photographie Kuzmenko — qui avait obtenu une autorisation de sortie du territoire ukrainien malgre la mobilisation generale. Le contexte politique etait, evidemment, present : a la fin de la projection, le realisateur a pris la parole pour une declaration sobre, remerciant les coproducteurs et appelant a soutenir les institutions culturelles ukrainiennes. Aucun discours militant, aucune mise en scene politique : la projection a ete tenue, mediatiquement, dans le registre du cinema d’auteur.
La presse internationale presente a la projection a publie des le lendemain des chroniques largement positives. Variety a parle d’un « premier long impressionnant », Hollywood Reporter d’un « film noir de l’Est » au sens classique, Screen International d’une « decouverte » de la Quinzaine. La presse française a couvert le film des le 19 mai (Liberation, Le Monde, Cahiers du cinema) avec un ton enthousiaste. La Federation internationale de la presse cinematographique (FIPRESCI), qui decerne ses prix dans les sections paralleles du festival, a accorde une mention speciale a Pamfir. Le film a quitte Cannes avec un statut acquis : celui d’un premier long a suivre, qui beneficierait d’une distribution internationale.
Reception critique et distribution : MK2 Films, sortie France janvier 2023
La distribution française de Pamfir a ete acquise par MK2 Films, société fondee par Marin Karmitz en 1974 et dont le catalogue inclut Kieslowski, Chaplin, Truffaut, Loach, Kiarostami. MK2 distribue plusieurs realisateurs ukrainiens contemporains (Vasyanovych pour Atlantis et Reflet, Loznitsa pour plusieurs documentaires) et avait identifie Pamfir comme un film a porter aupres du public français. La sortie a ete fixee au 11 janvier 2023, dans une combinaison de cinemas Art et Essai et MK2 sur 35 ecrans en France.

L’accueil critique français a ete enthousiaste. Le Monde (Jacques Mandelbaum, 11 janvier 2023) a parle d’un film « envoutant », « qui mele l’aprete du film noir et le lyrisme du conte folklorique ». Les Cahiers du cinema (Vincent Malausa, fevrier 2023) ont publie un long article qualifiant Pamfir de « film de seuils, de portes, de passages » et soulignant la dette envers Paradjanov. Liberation (Bruno Icher, 11 janvier 2023) a salue « la beaute glaciale d’un cinema qui ne mendie ni notre adhesion ni notre pitie ». Telerama lui a accorde la note maximale et l’a inclus dans sa selection des dix films de janvier 2023. L’unanimite critique française a porte le film aupres d’un public elargi.
Au box-office, Pamfir a totalise 78 432 entrees en France selon le decompte du CNC arrete au 30 juin 2023. C’est, pour un premier long ukrainien sans distribution massive, un resultat notable : il place le film au-dessus de la moyenne des sorties Art et Essai de cette période et confirme l’existence d’un public français pour le cinema ukrainien d’auteur. La carriere a l’international a suivi : sortie en salles aux Etats-Unis (Kino Lorber, mars 2023), au Royaume-Uni (Curzon, avril 2023), en Allemagne (Salzgeber, mai 2023). Le film a totalise selon les estimations un demi-million d’entrees mondiales tous territoires confondus.
La carriere festivalere a continue plusieurs mois après Cannes. Pamfir a ete selectionne a Karlovy Vary, Athenes (prix du meilleur premier film), Goteborg (prix du jury 2023), Sao Paulo, Sarajevo, Tokyo. La copie a circule dans plus de soixante festivals internationaux entre mai 2022 et la fin de l’annee 2023. Cette circulation a stabilise la place du film dans le canon emergent du cinema ukrainien post-2014, aux cotes des Vasyanovych, Loznitsa et Slaboshpytskyy.
Ce que Pamfir dit du cinema ukrainien post-Vasyanovych
Pamfir s’inscrit dans une lignee mais en marque aussi un deplacement. La nouvelle vague ukrainienne des annees 2010, structuree autour de Slaboshpytskyy (The Tribe, 2014) et Vasyanovych (Atlantis 2019, Reflet 2020), avait privilegie une approche formaliste rigoureuse : plans-sequences fixes, decadrages, geometries minerales, narration economique. Pamfir herite de cette rigueur — le decoupage est tendu, les compositions soignees, la photographie travaillee — mais y ajoute deux dimensions absentes des films precedents : la dimension de genre (thriller de contrebande, film noir paysan) et la dimension folklorique (Malanka, costumes, rites). Cette double greffe ouvre la nouvelle vague vers un registre plus accessible, sans renoncer a l’exigence formelle.
Le rapprochement avec Sergei Loznitsa est instructif a cet egard. Les deux realisateurs partagent un interet pour les territoires de l’Ukraine periphérique (Bucovine pour Sukholytkyy-Sobchuk, Donbass pour Loznitsa) et pour les communautes villageoises observees dans leur fonctionnement collectif. Mais la grammaire est differente : Loznitsa privilegie le documentaire d’archives ou la fiction quasi-documentaire, avec une distance presque ethnologique ; Sukholytkyy-Sobchuk intègre la matiere documentaire dans une narration de fiction franche, avec un personnage central, des enjeux dramatiques classiques, une charge emotionnelle assumee. Pamfir est, en ce sens, un film plus accessible que Donbass de Loznitsa, sans etre moins ambitieux.
La generation qui suit Pamfir confirme cette direction. Antonio Lukich avec Luxembourg, Luxembourg (2022), film picaresque et drole sur deux freres ukrainiens en route vers leur pere disparu, occupe le meme creneau d’un cinema d’auteur grand public. Iryna Tsilyk, avec son passage a la fiction prevu pour 2026, semble s’orienter vers une matiere comparable. Le cinema ukrainien d’après 2022 — celui qui se tourne en exil ou en coproduction europeenne, voir notre article cinema ukrainien en exil — explore plusieurs voies, et la voie de Pamfir, qui combine ambition formelle et ouverture au public, en est l’une des plus prometteuses.
Reste enfin une question simple : pourquoi voir Pamfir aujourd’hui ? Trois raisons. La premiere est cinematographique : c’est un beau film, qui herite de Paradjanov sans le pasticher et qui affirme une grammaire visuelle propre. La deuxieme est documentaire : il offre une fenetre rare sur la Bucovine et sur la fete de Malanka, deux objets peu represantes dans le cinema mondial. La troisieme est historique : il appartient au dernier moment du cinema ukrainien tourne avant l’invasion de fevrier 2022, et constitue a ce titre un temoignage involontaire d’un instant de la vie villageoise ukrainienne qui a, en quelques semaines, change de cadre. Pamfir n’est pas un film de guerre — mais il est devenu, par la force du calendrier, un film d’avant-guerre.