Le cinéma ukrainien n’est plus invisible en France. Il reste pourtant mal classé. On le découvre souvent par la guerre, par Cannes, par un documentaire choc, puis on cherche ensuite ce qu’il y a autour. En 2026, la question utile n’est donc plus seulement : quel film ukrainien voir ? Elle devient : comment organiser son regard pour ne pas réduire tout un cinéma à l’actualité ?
Pour ouvrir ce dossier, nous donnons la parole à Claire Demchenko, programmatrice franco-ukrainienne basée à Paris. Son profil condense plusieurs réalités du secteur : bilinguisme familial, travail avec des festivals, veille sur les plateformes, attention aux classiques et aux jeunes auteurs.
Entretien avec Claire Demchenko

We Are Ukraine. Quand un spectateur demande “film ukrainien 2026”, que cherche-t-il vraiment ?
Claire Demchenko. Il cherche souvent une porte d’entrée. Il a entendu parler de Pamfir, de Loznitsa, de 20 Days in Mariupol, parfois de Dovzhenko par un ciné-club. Mais il ne sait pas s’il doit regarder une fiction récente, un documentaire, un classique restauré ou un film d’exil. La bonne programmation doit répondre à cette hésitation.
We Are Ukraine. Le risque est-il de tout programmer sous l’étiquette guerre ?
Claire Demchenko. Oui. La guerre est la condition historique, mais elle n’est pas un genre. Les meilleurs films ukrainiens post-2022 ne disent pas seulement “voici la guerre”. Ils montrent comment elle modifie les gestes ordinaires : apprendre, aimer, tourner un film, garder une maison, s’occuper d’un parent, partir ou rester. C’est plus fort quand le cinéma garde cette complexité.
Les axes forts de 2026
Le premier axe est documentaire. L’Ukraine a produit depuis 2014 une école documentaire très solide : observation longue, montage sobre, attention aux corps, aux lieux, aux archives. En 2026, ce courant continue, mais il se déplace vers la mémoire familiale, les villes de l’est, l’exil temporaire et les retours. Pour le public français, cela prolonge notre dossier sur le cinéma ukrainien en exil.
Le deuxième axe est la fiction de reconstruction. Les jeunes réalisateurs ukrainiens ne veulent pas seulement témoigner. Ils veulent raconter des adolescents, des couples, des familles, des musiciens, des ouvriers, des artistes. Le film ukrainien 2026 le plus intéressant ne sera peut-être pas celui qui montre le plus frontalement la destruction, mais celui qui montre une normalité impossible à reconstituer complètement.

Le troisième axe est patrimonial. Programmer Dovzhenko, Kira Mouratova ou Paradjanov reste essentiel. Non pour faire musée, mais pour rappeler que le cinéma ukrainien n’est pas né avec l’invasion russe de 2022. Il a une histoire soviétique contrainte, une histoire nationale fragmentée, des auteurs qui ont travaillé entre plusieurs langues et plusieurs censures.
Comment voir ces films en France
Le circuit le plus fiable reste le festival. Les films ukrainiens circulent d’abord par Cannes, Berlin, Venise, Locarno, puis par les festivals documentaires et les semaines thématiques. Ensuite seulement viennent les sorties salle, rares, et les plateformes. Mubi, Arte, la Cinémathèque, le Centre Pompidou, l’Inalco et plusieurs associations de la diaspora jouent ici un rôle de relais. Notre agenda culturel ukrainien en France suit ces apparitions.
We Are Ukraine. Que conseillez-vous à une salle française qui veut programmer un cycle ukrainien en 2026 ?
Claire Demchenko. Ne pas faire seulement “Ukraine et guerre”. Construire une soirée classique, une soirée documentaire, une soirée jeune fiction, une soirée diaspora. Et inviter quelqu’un pour contextualiser. Le public français est curieux, mais il a besoin de repères : Kyiv n’est pas seulement une capitale attaquée, Odessa n’est pas seulement une ville de mer, Kharkiv n’est pas seulement un front. Ce sont aussi des écoles de cinéma, des lieux de montage, des imaginaires.
Le film ukrainien en 2026 demande donc une programmation fine. Il faut voir les nouveautés, mais aussi remonter le fil. La bonne question n’est pas “quel film résume l’Ukraine ?” Aucun film ne le peut. La bonne question est : quels films, mis ensemble, donnent assez de profondeur pour que l’Ukraine cesse d’être un sujet et redevienne un cinéma ?