La cuisine ukrainienne existe à Paris depuis longtemps. Mais elle existait surtout dans les cuisines des foyers de diaspora — transmise de mère en fille, adaptée avec les ingrédients disponibles en France, jamais vraiment visible dans l’espace public. Depuis 2022, quelque chose a changé : la diaspora ukrainienne s’est agrandie, structurée, et avec elle sont apparus de nouveaux lieux pour trouver, acheter et partager la cuisine ukrainienne authentique.
Ce guide n’est pas une liste de restaurants — pour cela, notre article sur les restaurants ukrainiens à Paris reste la référence. Ici, on s’intéresse à l’amont : les marchés, les épiceries, les producteurs, les ingrédients introuvables en grande surface, et les ateliers pour apprendre à cuisiner ukrainien.
Comprendre la géographie alimentaire ukrainienne
La cuisine ukrainienne n’est pas uniforme. Il y a la cuisine de l’Ouest (Lviv, Carpates, Galicie) — influencée par la Pologne et l’Autriche-Hongrie, avec des plats comme le bigos, la zupa ryba, le kvassolia. Il y a la cuisine du Centre (Kyiv, Poltava) — le territoire du borchtch à l’oseille et aux betteraves, des galushky et des varenyki au chou. Et la cuisine du Sud (Odessa, Mykolaïv) — ouverte sur la mer Noire, avec des poissons marinés, des aubergines, des tomates séchées.
À Paris, la diaspora ukrainienne vient majoritairement de l’Ouest et du Centre. La cuisine qu’elle reproduit en France reflète surtout ces régions — avec les ingrédients disponibles localement et quelques substitutions inévitables.
Les épiceries d’Europe de l’Est : premier point d’entrée
Les épiceries russes et d’Europe de l’Est de Paris — longtemps les seuls points d’accès à certains produits ukrainiens — sont complétées depuis 2022 par des épiceries ukrainiennes ou à dominante ukrainienne. La distinction est devenue importante pour la diaspora.
Derrière ces produits se cachent des histoires de transmission : l’interview du chef Serhiy Melnyk du restaurant Borshch raconte comment il reconstruit à Paris la table de son enfance à Lviv.
À rechercher dans les épiceries spécialisées du 10e et du 18e arrondissement :
Céréales et farines — semoule de blé dur ukrainienne, flocons de seigle, grains de sarrasin brut (non torréfié — une particularité ukrainienne vs la version russe torréfiée), farine de maïs pour mamaliha.
Conserves et marinades — cornichons à l’aneth et à l’ail (format typiquement ukrainien, plus acide que les variantes françaises), tomates marinées entières, haricots blancs en saumure, letchvar (confiture de légumes douce-amère).
Produits laitiers et charcuteries — smetana (crème aigre à 20%), quark ukrainien, kovbasa (saucisse fumée à base de porc et d’ail), salo (lard blanc ou fumé, souvent avec des couches de viande alternées). Le salo est peut-être le produit le plus distinctif de la charcuterie ukrainienne — il s’accompagne de pain noir et de betterave.
Sucreries et pâtisseries — sunflower halva (halva de tournesol, très différente du tahini oriental), kozinaki (graines de tournesol ou de sésame enrobées de miel), chocolats ukrainiens Roshen ou AVK, biscuits Zhytniy.
Pour les varenyky à la cerise, les graines de pavot, essentielles dans de nombreuses pâtisseries ukrainiennes de Noël et de Pâques (makivnyk, makoviy rulyet), et le kvas artisanal, il faut parfois les commander en ligne auprès d’importateurs spécialisés ou les trouver dans les marchés de diaspora.
Les marchés organisés par les associations ukrainiennes
Depuis 2022, les associations ukrainiennes de Paris et d’Île-de-France organisent régulièrement des marchés-bazars, souvent liés à des fêtes religieuses ou civiques ukrainiennes. Ces marchés sont des événements culturels autant que commerciaux : on y trouve des produits alimentaires, de l’artisanat, des livres, des disques.

Les dates à retenir pour les marchés ukrainiens à Paris :
Pâques orthodoxe (calendrier julien) — fin avril ou début mai selon l’année. Les associations organisent des bazars de Pâques (Velykodniy Bazar) avec produits alimentaires, pysanky (œufs décorés), broderies, bougies et livres. C’est le marché le plus important de l’année dans la diaspora.
24 août (Journée de l’indépendance ukrainienne) — événements souvent en plein air dans des parcs parisiens. Format festif avec cuisine de rue (borchtch, varenyky, kholodetets servis dans des gobelets), musique live, artisanat.
Noël ukrainien (6-7 janvier, calendrier julien) — marché de Noël avec spécialités de saison : uzvar (boisson aux fruits secs), koutia (dessert de blé et de pavot), pampushky sucrés, pain de Noël décoré.
Événements ponctuels — annoncés via les associations et leurs réseaux sociaux. La diaspora ukrainienne en France a développé une infrastructure associative solide depuis 2022.
Producteurs et artisans de la diaspora ukrainienne
Une tendance nouvelle et passionnante de 2026 : des Ukrainiens installés en France depuis l’invasion ont créé des micro-entreprises de production alimentaire, souvent à partir d’une spécialité familiale.
Horilka artisanale — plusieurs distillateurs ukrainiens en France (notamment en Alsace et en Bourgogne) ont commencé à produire des spirits inspirés de la tradition de horilka (vodka ukrainienne), souvent infusée de poivron, de miel ou d’herbes des Carpates. Ces productions restent confidentielles mais trouvent leur public dans des épiceries spécialisées et des marchés.
Miels ukrainiens — l’apiculture est une tradition forte en Ukraine (particulièrement en Volhynie et dans les Carpates). Plusieurs apiculteurs ukrainiens établis en France proposent des miels de sarrasin, de tilleul et de fleurs de prairie à des saveurs distinctives.
Pâtisseries artisanales — des traiteurs ukrainiens de l’Île-de-France livrent ou vendent en direct des varenyky maison, des pampushky (petits pains au beurre et à l’ail), des médivnyk (pain d’épices au miel) et des cheesecakes ukrainiens. À trouver via les groupes Facebook de la diaspora ou les marchés du week-end.
Cuisiner ukrainien chez soi : les recettes de base
La cuisine ukrainienne moderne s’adapte bien à la cuisine française. Quelques points de départ :
Le borchtch ukrainien — différent du borchtch russe ou polonais par l’absence de viande de bœuf dans les versions traditionnelles ukrainiennes (remplacement par le porc ou le canard), l’ajout d’une cuillère de vinaigre de cidre en fin de cuisson pour l’acidité, et la présence systématique d’une dent d’ail crue râpée sur le bol. Pour la recette détaillée, notre article sur le vrai borchtch ukrainien est complet.
Les varenyky — ravioles ukrainiennes à la pâte fine et élastique, fourrées de purée de pomme de terre et de lardons frits, ou de fromage blanc aigre, ou de cerises (version sucrée). La pâte traditionnelle est simplement faite de farine, d’eau tiède et d’une pincée de sel — aucune levure, aucun œuf. Pour la version aux cerises et le débat entre varenyky et pierogi, voir notre recette complète des varenyky.

La kasha de sarrasin — le sarrasin ukrainien (non torréfié) a une saveur douce, herbeuse, très différente du sarrasin torréfié français ou russe. Il se prépare en grains dans un rapport 1:2 avec de l’eau froide portée à ébullition, puis couvert 15 minutes sans ouvrir. Sert de base à de nombreux plats ukrainiens — kasha aux champignons, kasha à la viande, kasha sucrée au lait.
Ateliers et cours de cuisine ukrainienne à Paris
Plusieurs associations organisent des ateliers pratiques de cuisine ukrainienne, ouverts à tous. Ces ateliers sont souvent menés par des cuisinières ukrainiennes qui transmettent des recettes familiales, adaptées aux ingrédients disponibles en France.
Formats typiques :
- Atelier varenyky (2h30) : préparation de la pâte, trois garnitures, dégustation
- Atelier borchtch (2h) : borchtch ukrainien classique + pampushky à l’ail
- Atelier pâtisseries de Pâques (3h) : paska (brioche de Pâques), koulitch, kulich au safran
Ces ateliers se trouvent via les pages des associations ukrainiennes de Paris (UCCA, Maison de l’Ukraine, associations locales) et le réseau des associations ukrainiennes en France.
Restauration ambulante et food trucks ukrainiens
Un format émergent en 2026 : les food trucks et stands de rue ukrainiens, notamment lors des marchés et festivals. Ils proposent essentiellement borchtch chaud en gobelet, varenyky à emporter, pampushky et beignets à la confiture de griottes. Ce format de restauration rapide ukrainienne commence à s’installer dans les marchés dominicaux de certains arrondissements parisiens et dans les marchés des villes universitaires.
La transmission : pourquoi la cuisine ukrainienne à Paris est politique
Pour la diaspora ukrainienne, cuisiner ukrainien en France n’est pas un acte neutre. C’est un acte de transmission, d’identité, de résistance culturelle. Les recettes de borchtch, de varenyky, de koulitch circulent dans les groupes de messagerie de familles déplacées. Les marchés de diaspora sont des espaces où l’on se retrouve, où l’on parle ukrainien, où l’on enseigne aux enfants nés en France ce que signifie être ukrainien.
La cuisine est probablement la forme de transmission culturelle la plus accessible — elle ne nécessite ni salle de spectacle ni budget institutionnel. Elle se fait dans les appartements, les salles paroissiales, les cuisines d’association. Et elle arrive à table, là où les familles ukrainiennes de Paris inventent, chaque soir, une façon d’être ukrainiennes en France.
La cuisine ukrainienne moderne en France en 2026 est à la fois une résistance et une invitation. Une invitation à découvrir, à cuisiner, à aller au marché un dimanche matin avec quelque chose de nouveau à rapporter dans son panier.