Il arrive en avance au café lyonnais où nous avons rendez-vous, une sacoche sur l’épaule, l’air concentré mais ouvert. Yaroslav Bondarenko a l’habitude des tournages dans des conditions difficiles : six documentaires réalisés entre Kharkiv, Kyiv et le Donbass entre 2012 et 2021. Depuis son arrivée à Lyon en février 2022, il continue de travailler — à distance, depuis ses contacts en Ukraine, depuis les archives, depuis la mémoire.
Son film Après la nuit, sélectionné au Festival de Clermont-Ferrand en 2023, lui a valu une reconnaissance en France qu’il n’attendait pas. Aujourd’hui il enseigne l’écriture documentaire à l’ENSATT et prépare son prochain long métrage. Nous l’avons rencontré pour parler de cinéma, d’exil et de vérité.
Réalisateur documentariste, ENSATT Lyon
Kiev Film School 2010 | 6 documentaires 2012–2021
Le documentaire comme acte de résistance
Journaliste : Comment votre rapport au cinéma documentaire a-t-il changé depuis le 24 février 2022 ?
Yaroslav Bondarenko : Il s’est durci et clarifié en même temps. Avant, je faisais des films sur des gens ordinaires — un apiculteur dans les Carpates, des enfants dans un camp d’été, une femme qui tient une épicerie à Kharkiv. Des choses simples. Je cherchais le détail révélateur, le moment qui dit tout sans rien expliquer. Après le 24 février, cette approche est devenue une question politique. Filmer quelqu’un en train de vivre sa vie normale en Ukraine — acheter du pain, faire sécher du linge, régler une dispute avec un voisin — c’est un acte de résistance. Parce que ça dit : ces gens existent, ils ne sont pas une abstraction, ils ne sont pas seulement des victimes ou des héros. Ils sont vivants et ils méritent qu’on les regarde.
Ce qui a changé aussi, c’est l’urgence. Je me suis retrouvé à Lyon avec mes archives, mes rushes, et une impossibilité de retourner filmer. J’ai dû réapprendre à travailler différemment — avec des contacts sur place qui envoient des images, avec des témoignages à distance, avec la frustration de ne pas être là. C’est un rapport au réel très particulier. Douloureux. Pour comprendre ce contexte plus large, notre dossier sur le cinéma ukrainien contemporain retrace les grandes lignes de cette scène en mutation depuis 2014.
Journaliste : Qu’est-ce que le documentaire peut montrer que le journalisme ne peut pas ?
Yaroslav Bondarenko : Le journalisme a besoin de l’information. Le documentaire a besoin du temps. Ce sont deux rapports au réel très différents. Un journaliste arrive sur un lieu, il documente ce qui s’est passé, il part. C’est nécessaire et précieux. Mais le documentaire peut rester. Il peut s’attarder sur un visage pendant une minute sans rien dire. Il peut suivre quelqu’un pendant six mois et montrer la lente transformation que l’événement produit sur un corps, sur un regard.
Dans mon film Après la nuit, il y a une séquence de trois minutes où une femme de 70 ans regarde par la fenêtre de son appartement à Kyiv. Elle ne dit rien. On entend la ville. C’est tout. Des gens qui ont vu le film m’ont dit que c’était la séquence qui les avait le plus touchés. Parce qu’elle n’expliquait rien, elle montrait. Et cette femme qui regarde par la fenêtre, elle contenait toute la guerre — l’attente, la peur, l’habitude de la peur, la vie qui continue quand même.
Le journalisme ne peut pas se permettre trois minutes sur un visage silencieux. Ce n’est pas un reproche, c’est une contrainte de format. Le documentaire n’a pas ce problème. Et c’est là que réside sa force.
Travailler depuis Lyon
Journaliste : Comment travaillez-vous depuis la France avec l’Ukraine ? Comment maintenir ce lien avec le réel que vous décriviez ?
Yaroslav Bondarenko : Mal et bien à la fois. Mal parce que je ne suis pas là, et le cinéma documentaire ça se fait en étant là. Le corps dans l’espace. L’oreille qui entend ce que le micro ne capte pas. On perd quelque chose d’irremplaçable à filmer à distance.
Bien parce que j’ai des contacts — des amis, des collègues, des gens que j’ai filmés avant 2022. Ils m’envoient des images, des sons, des textes. Pas pour qu’ils filment à ma place, mais pour que je reste connecté à ce que vivent les gens. J’ai aussi accès aux archives ukrainiennes numérisées depuis la guerre. C’est un matériau immense.
Et puis il y a la communauté ukrainienne à Lyon, qui est importante depuis 2022. Des gens qui ont vécu des choses et qui acceptent de témoigner, de participer. J’ai organisé des ateliers documentaires à l’ENSATT avec des Ukrainiens exilés comme participants. Ça m’a donné une autre perspective : comment quelqu’un qui n’est pas cinéaste perçoit sa propre expérience quand on lui met une caméra entre les mains ?
Pour ceux qui veulent comprendre le Kyiv d’avant-guerre — la vie culturelle à Kyiv avant 2022 — des ressources existent pour nourrir cette mémoire. C’est important de ne pas laisser cette ville réelle être remplacée par des images de guerre.

Les documentaires ukrainiens indispensables
Journaliste : Si vous deviez dresser une liste des documentaires ukrainiens indispensables pour comprendre ce qui se passe, lesquels choisiriez-vous ?
Yaroslav Bondarenko : Je distingue les documentaires sur l’Ukraine de ceux faits par des Ukrainiens. Les deux catégories sont importantes mais différentes.
Pour comprendre l’Ukraine depuis 2013, Maïdan de Loznitsa (2014) est incontournable. Ce n’est pas un film militant. C’est une caméra qui observe. Et cette observation froide, presque clinique, est plus éloquente que n’importe quel discours. On voit les gens, on entend les chants, on sent le froid. Ça reste.
Winter on Fire d’Evgeny Afineevsky (2015) est plus accessible, plus émotionnel, plus journalistique dans sa structure. Il est sur Netflix. Je le recommande pour une première approche parce qu’il embarque le spectateur. Mais il faut comprendre que c’est un film qui choisit clairement son camp — ce n’est pas un défaut, c’est un parti pris éditorial assumé.
Babi Yar. Contexte de Loznitsa (2021) est un chef-d’œuvre absolu sur la mémoire de la Shoah en Ukraine et sur la manière dont les archives peuvent mentir ou dire la vérité selon comment on les monte. Ce film a suscité des controverses, notamment avec l’Institut Yad Vashem, et c’est précisément ce qui le rend précieux : il dérange, il oblige à penser.
Du côté des cinéastes ukrainiens, Klondike de Maryna Er Gorbach (2022) n’est pas un documentaire mais une fiction qui a la texture du réel. Pour les documentaires récents faits depuis l’intérieur, je recommande de chercher dans les programmations des festivals de court métrage — Clermont-Ferrand notamment. Beaucoup de jeunes réalisateurs ukrainiens font des choses extraordinaires avec peu de moyens et une urgence vitale. Cette sélection complète bien les films ukrainiens incontournables en 2026 que vous trouverez dans notre dossier.
Loznitsa, Raskin, Sentsov — une génération
Journaliste : Loznitsa, Raskin, Sentsov — qu’est-ce que leur cinéma a en commun, selon vous ?
Yaroslav Bondarenko : Ce sont trois manières très différentes de faire face au même problème : comment filmer une réalité qui déborde le cinéma.
Loznitsa, c’est le formalisme au service du politique. Il ne commente pas, il ne guide pas le regard. Il pose la caméra et il attend que la réalité se révèle. C’est une position très exigeante pour le spectateur parce qu’il n’y a pas de main qui vous guide. Mais quand ça fonctionne, comme dans Maïdan ou Donbass, ça produit quelque chose d’unique : vous regardez, et vous comprenez par vous-même. J’ai retracé sa filmographie complète dans un dossier Serguei Loznitsa qui peut servir de point d’entrée pour qui veut s’y plonger sérieusement.
Sentsov, c’est une autre chose. Il est avant tout cinéaste de fiction — ses premiers films sont des œuvres courtes, intenses, très construites. Mais son histoire personnelle — son arrestation par la Russie en 2014, les cinq ans de prison, la grève de la faim, la libération en 2019 — a fait de lui quelque chose qu’aucun film ne peut créer : un témoin incarné. Quand il parle de la Russie, quand il parle de l’Ukraine, il ne parle pas depuis un bureau. Il parle depuis un corps qui a été mis à l’épreuve. Ça change tout.
Raskin est moins connu en France mais très respecté dans le milieu du documentaire d’investigation ukrainien. C’est un autre registre — plus proche du journalisme d’enquête, avec une volonté de nommer, de dénoncer, de faire bouger les choses concrètement. Notre dossier sur le cinéma ukrainien en exil depuis 2022 retrace comment ces trajectoires ont évolué depuis l’invasion.
Ce qu’ils ont en commun ? L’obstination. L’idée que le cinéma ne fait pas que refléter le monde, il peut changer ce que les gens voient du monde. C’est une foi fragile mais tenace.
Entre témoignage et mise en scène
Journaliste : La question du témoignage contre la mise en scène : comment trouvez-vous l’équilibre dans votre propre travail ?
Yaroslav Bondarenko : Je rejette cette opposition depuis longtemps. Tout documentaire est une mise en scène. Le moment où vous choisissez de couper, où vous choisissez de commencer, où vous décidez que telle séquence vient avant telle autre — c’est de la mise en scène. La prétention au pur témoignage non médiatisé est une forme d’honnêteté avec soi-même qu’on ne doit pas s’accorder.
La vraie question est : qu’est-ce que vous faites avec la réalité ? Est-ce que votre construction l’éclaire ou la trahit ?
Dans mon travail, j’essaie d’être honnête sur ce que je construis. Je travaille beaucoup au montage avec la personne filmée, quand c’est possible. Je leur montre les rushes. Je les laisse dire ce qui les gêne. Pas pour tout accepter — un réalisateur qui accepte tout de son sujet fait une autre forme de manipulation —, mais pour que la construction finale ne trahisse pas leur expérience vécue.
Avec Après la nuit, j’ai filmé une famille de Kyiv sur trois semaines, puis j’ai monté pendant six mois. La femme que vous voyez regarder par la fenêtre, c’est Halyna. Elle a vu le montage final. Elle m’a dit : “C’est moi mais ce n’est pas exactement moi.” Et j’ai trouvé ça juste. Un documentaire n’est pas un miroir. C’est une interprétation honnête.
Le cinéma ukrainien dans les salles françaises
Journaliste : Quelles salles françaises programment le mieux le cinéma ukrainien, selon vous ?
Yaroslav Bondarenko : Clermont-Ferrand d’abord. Le festival du court métrage a une longue tradition de programmation des cinémas d’Europe centrale et orientale, et l’Ukraine y est bien représentée. C’est souvent là que les courts métrages ukrainiens les plus courageux trouvent leur public français.
À Paris, les salles qui font le plus de travail sérieux sont les petites salles d’art et essai — Le Balzac, L’Épée de Bois, Les 3 Luxembourg. Elles programment des films ukrainiens pas seulement dans un contexte de solidarité post-2022, mais parce qu’elles considèrent ces œuvres comme du cinéma tout court. C’est une distinction importante. La solidarité, c’est bien, mais elle peut aussi créer un ghetto : on programme les Ukrainiens parce qu’ils sont ukrainiens, pas parce que leur cinéma est important. Les meilleures salles évitent ce piège.
En dehors de Paris, Lyon bien sûr — le CNP Terreaux fait un travail remarquable. Nantes, Bordeaux, Strasbourg ont aussi des cinémas d’art et essai qui font des efforts réels. Il y a aussi des projections organisées par la communauté ukrainienne elle-même, dans des espaces associatifs, qui touchent un public différent et qui ont leur propre valeur.
Pour suivre la programmation ukrainienne en France, les scènes ukrainiennes en France publient un agenda régulier. Je vous recommande aussi de consulter les actualités du cinéma ukrainien sur Ukraine Zoom qui couvre la production ukrainienne avec une attention soutenue.

Le prochain film
Journaliste : Votre prochain film — de quoi s’agit-il ?
Yaroslav Bondarenko : Je travaille sur quelque chose depuis deux ans, et je suis encore dans cette phase où je ne veux pas trop en parler parce que ça peut briser quelque chose. Mais je peux dire que c’est un film sur des gens qui sont partis et sur des gens qui sont restés, et sur ce qui se passe dans l’espace entre eux.
Il y a une femme à Kharkiv que je connais depuis 2015. Je l’avais filmée pour mon deuxième documentaire. Elle est restée à Kharkiv malgré les bombardements. Son fils est à Lyon depuis 2022. Ils se parlent tous les jours par téléphone. Parfois la communication coupe. Parfois ils ne savent pas quoi se dire. Et parfois ils disent des choses ordinaires — il mange quoi ce soir, il fait quel temps là-bas — et ces choses ordinaires sont les plus douloureuses à écouter parce qu’elles sont la preuve que la vie continue des deux côtés, séparément.
Ce film, s’il existe un jour, ce sera sur ces espaces. Les espaces entre ceux qui sont partis et ceux qui sont restés. C’est une question qui me concerne personnellement aussi, évidemment.
Vrai/faux sur le cinéma ukrainien
Journaliste : Pour finir — vrai ou faux. Cinq affirmations sur le cinéma ukrainien.
Yaroslav Bondarenko : Avec plaisir.
“Le cinéma ukrainien n’existe pas en dehors du cinéma soviétique.” Faux, et c’est une des idées reçues les plus tenaces. L’Ukraine a une tradition cinématographique propre qui précède et traverse le soviétisme. Dovzhenko, considéré comme l’un des grands cinéastes du muet mondial, est ukrainien. Après l’indépendance en 1991, une nouvelle génération a construit une scène autonome qui n’a rien à envier aux cinématographies voisines.
“Loznitsa est russe.” Faux. Il est ukrainien d’identité et l’a affirmé clairement. Né en Biélorussie, éduqué à Moscou dans le système soviétique, il a toujours revendiqué son appartenance à l’Ukraine et a rompu avec toutes les institutions cinématographiques russes en 2022. Cette confusion vient du fait qu’il a longtemps travaillé dans un contexte international et que la propagande russe aime s’approprier les artistes qui ont étudié sur son territoire.
“Le cinéma ukrainien ne parle que de la guerre depuis 2022.” Faux. La guerre est présente partout, comme contexte, comme toile de fond. Mais les réalisateurs ukrainiens continuent de faire des films sur l’amour, sur l’enfance, sur la nature, sur l’histoire. Ce serait réduire une cinématographie entière à une seule catastrophe, si grande soit-elle. Et les réalisateurs eux-mêmes résistent à cette réduction.
“Les courts métrages ukrainiens sont sous-représentés dans les festivals internationaux.” Vrai, mais de moins en moins. Depuis 2022, la présence ukrainienne à Clermont-Ferrand, à Sundance, à Berlin a significativement augmenté. C’est une conséquence amère de la guerre : l’attention internationale s’est focalisée sur l’Ukraine, et le cinéma en a bénéficié. Plusieurs courts métrages ukrainiens ont remporté des prix importants ces deux dernières années.
“Le documentaire est le genre dominant du cinéma ukrainien contemporain.” Vrai et faux. Il est le genre le plus visible à l’international, notamment grâce à Loznitsa. Mais la fiction ukrainienne est très vivante — Atlantique de Valentyn Vasyanovych, Klondike de Maryna Er Gorbach, les films de la nouvelle génération formée à la Kiev Film School. Le documentaire a cette visibilité parce qu’il répond à une urgence du moment. La fiction a besoin de plus de temps, de plus de moyens — et elle reviendra.
Les 3 choses à retenir
Journaliste : Pour conclure, les 3 choses que vous voudriez que le public français retienne du cinéma documentaire ukrainien ?
Yaroslav Bondarenko : Premièrement : regardez les documentaires ukrainiens non pas comme des documents sur la guerre, mais comme du cinéma. Jugez-les sur leurs qualités formelles, leur intelligence, leur émotion. Ce sont des œuvres, pas des reportages.
Deuxièmement : ne vous arrêtez pas à Loznitsa. Il est brillant et indispensable, mais il n’est pas toute l’Ukraine. Il y a des dizaines de réalisateurs ukrainiens qui font des travaux remarquables et qui ont besoin d’être vus. Cherchez les courts métrages, les films qui ne sortent pas en salle, les programmations des festivals de cinéma ukrainien en France.
Troisièmement : allez voir ces films en salle quand vous en avez l’occasion. Pas sur votre téléphone, pas comme fond sonore. Allez dans un cinéma, dans le noir, avec des gens. C’est une forme de présence que le cinéma documentaire mérite — et une forme de solidarité qui ne coûte rien mais qui compte.