Le 24 fevrier 2022, Kharkiv n’etait pas une ville endormie soudainement reveillee par la guerre. C’etait deja, depuis pres de quinze ans, l’une des scenes europeennes les plus actives en matiere de fresque urbaine — un territoire structure par un collectif pedagogique majeur (Aza Nizi Maza), un festival international (Mural Kharkiv), un duo internationalement repere (Interesni Kazki) et plusieurs figures individuelles (Roma Tymchenko, Hamlet, Kislow). L’invasion russe a brutalement modifie les conditions de production, deplace une partie des artistes, fragmente les chantiers. Mais elle n’a pas invente la scene — elle l’a heritee. Pour situer Kharkiv dans le tableau plus large de l’art ukrainien contemporain, voir notre guide editorial sur l’art contemporain ukrainien.

Cet article retrace cette continuite. Il revient sur les annees 2008-2014 ou la scene s’est constituee, sur le tournant Maidan qui a deplace le geste vers une dimension civique, sur les figures qui composent aujourd’hui le paysage, et sur ce que peindre une ville bombardee veut dire pratiquement, sur le terrain, depuis 2022.

Kharkiv avant 2014 : capitale silencieuse du street art ukrainien

Kharkiv occupe dans l’histoire culturelle ukrainienne une place a part. Capitale de la RSS d’Ukraine de 1919 a 1934 — donc avant Kyiv, qui ne reprend ce statut qu’en 1934 — la ville a herite d’un patrimoine d’avant-garde plus dense que sa taille ne le laisse imaginer. L’ecole constructiviste kharkivienne des annees 1920, autour de l’artiste Vasyl Yermilov, a marque l’histoire de l’art sovietique. La Karazin University, fondee en 1804, est la troisieme plus ancienne universite de l’Empire russe et a structure un milieu intellectuel exigeant. Cette double tradition — avant-garde plastique et culture universitaire — a constitue le terreau d’une scene visuelle contemporaine plus active que la moyenne ukrainienne.

A partir de 2005-2008, une scene street art locale emerge a Kharkiv autour de quelques figures qui vont rapidement gagner une visibilite internationale. Volodymyr Manjos (qui prendra le pseudonyme Waone) et Aleksey Bordusov (alias Aec) forment le duo Interesni Kazki en 2005 : leurs fresques de grand format, melange de figuration onirique et de symboles narratifs, sont repereees par la presse street art mondiale en 2010-2012. Le duo peindra ensuite a Miami (Wynwood Walls), Bogota, Mexico, Barcelone, Berlin, avant de se separer en 2016 pour des projets en solo. Bordusov continue sous le nom Aec, Manjos sous celui de Waone Interesni Kazki. Cette diaspora kharkivienne plante dans le paysage international une iconographie ukrainienne que peu d’autres villes du pays ont reussi a exporter.

A cote des Interesni Kazki, plusieurs artistes structurent la scene locale. Roma Tymchenko (ne en 1986) développé a partir de 2010 un travail de fresques de tres grand format, parfois sur des facades entieres d’immeubles, avec une signature graphique reconnaissable — figures stylisees, palette saturee, motifs decoratifs. Sasha Curlemann (Oleksandr Korkota), proche des Interesni Kazki, peint en duo et en solo. Hamlet, de son vrai nom Aleksandr Krylov (ne en 1994), commence plus jeune, avec un format different : poemes peints au pochoir, signatures noires sur murs blancs, une poesie urbaine qui ne ressemble a aucun autre artiste de la scene. Kislow, plus underground, travaille dans le sillage du graffiti europeen.

Aza Nizi Maza : le collectif fondateur

Le collectif Aza Nizi Maza nait a Kharkiv en 2010 a l’initiative de deux figures : Mykola Kolomiets, peintre et muraliste, et Pavlo Makov, artiste contemporain ukrainien dont l’oeuvre — installations, dessins, gravures — circule deja dans les biennales internationales (il representera l’Ukraine a la Biennale de Venise 2022 avec sa fontaine de l’epuisement, oeuvre commencee en 1995). Le projet Aza Nizi Maza prend la forme d’un atelier double : ecole de fresque pour enfants et adolescents d’une part, studio de production pour adultes d’autre part. Le nom, formule magique enfantine, indique l’intention — transmettre le geste pictural sans le formalisme academique des beaux-arts.

Pendant la decennie 2010-2020, Aza Nizi Maza produit des fresques publiques dans Kharkiv (sur des facades, des murs d’enceinte, des batiments scolaires), organisé des ateliers d’ete avec invités internationaux, publie un fanzine, monte des expositions dans des espaces alternatifs. Le collectif fonctionne avec un modele economique mixte — financement prive, partenariats avec des galeries, dons. Sa logique pedagogique l’inscrit dans une genealogie europeenne (les ateliers Bauhaus, les ecoles d’art populaires des annees 1970) plus que dans la tradition academique ukrainienne. C’est ce caractère — atelier ouvert, pratique partagee, transmission generationnelle — qui rendra possible, après 2022, la continuation de l’activite dans les conditions extremes des bunkers du metro.

Le festival Mural Kharkiv, organisé de 2014 a 2019 en partenariat avec l’ONG Razom (basee a New York), est l’autre dispositif structurant de cette période. Pendant cinq editions, le festival invité des artistes internationaux a peindre des facades de la ville aux cotes des artistes locaux. Les fresques realisees dans ce cadre — encore visibles pour beaucoup d’entre elles, partiellement detruites pour d’autres — constituent aujourd’hui un patrimoine urbain documente et photographie.

Cour urbaine d'avant-guerre de Kharkiv avec fresque colore

Le tournant Maidan : peindre la rue comme acte civique

La revolution de Maidan, de novembre 2013 a fevrier 2014, deplace une partie de la scene kharkivienne vers un registre plus directement civique. Les annees 2014-2019 voient se multiplier les fresques memorielles — portraits de figures de Maidan, motifs nationaux ukrainiens, references a l’iconographie cosaque ou hutsule. Cette inflexion est partagee par toute la scene art ukrainienne contemporaine, comme nous le decrivions dans le pilier consacre a l’art contemporain ukrainien depuis Maidan, mais elle prend a Kharkiv une intensite particuliere du fait de la position geographique de la ville — a trente kilometres de la frontiere russe — et de l’enjeu identitaire que la russophonie majoritaire de la population locale rend plus aigu.

C’est dans cette période que Hamlet développé ses pochoirs de poemes peints sur les murs. La langue d’origine est le russe — Hamlet, ne dans une famille russophone de Kharkiv, ecrit d’abord dans cette langue. Après 2022, il bascule progressivement vers l’ukrainien : transition documentee dans le film Notre langue russe (Maxim Vasyanovych, 2024), qui suit plusieurs artistes kharkiviens dans leur changement linguistique. Cette dynamique — passer du russe a l’ukrainien comme langue de creation — n’est pas un simple choix esthetique. Elle traverse l’ensemble de la scene culturelle de Kharkiv et constitue l’une des transformations les plus profondes de la decennie.

Le street art ukrainien existait bien avant 2022. Le reduire au contexte de guerre, c’est effacer quinze ans d’histoire de la scene — Interesni Kazki a Mexico, Aza Nizi Maza dans les ecoles, Mural Kharkiv en partenariat avec Razom. Ce qui a change après 2022, ce n’est pas l’existence du geste : c’est ses conditions.

Roma Tymchenko, Hamlet, Sasha Curlemann : 3 figures

Trois figures permettent de comprendre la scene kharkivienne dans sa diversite. Elles n’epuisent pas le paysage, mais elles tracent les axes principaux.

Roma Tymchenko, ne en 1986 a Kharkiv, est probablement le muraliste le plus identifiable de la scene locale. Ses fresques, peintes a la main sur des facades entieres d’immeubles, mobilisent une palette saturee (jaunes orange, rouges, bleus profonds) et une iconographie ou figures humaines, animaux et motifs decoratifs s’enchevetrent. Les premieres oeuvres importantes datent de 2012-2014, dans le cadre du festival Mural Kharkiv et de commandes publiques. Après 2022, Tymchenko part a Berlin avec sa famille. Il continue a peindre dans la capitale allemande — fresque visible a Kreuzberg en 2023, autres interventions en 2024 — tout en revenant ponctuellement a Kharkiv pour des sessions courtes, souvent sur des murs de batiments endommages. Cette alternance Berlin-Kharkiv resume la situation d’une partie de la scene : ne pas couper avec la ville d’origine, mais ne pas y resider en continu.

Hamlet (Aleksandr Krylov, ne en 1994) construit un travail tres different. Format reduit (textes courts au pochoir noir), economie de moyens, presence diffuse dans la ville. Ses poemes peints sur les murs sont souvent decouverts par hasard par les passants, photographies, partages sur les reseaux sociaux. Avant 2022, l’oeuvre est en russe : Hamlet ecrit dans la langue maternelle de la majorite des habitants de Kharkiv. Après l’invasion, il commence a peindre en ukrainien — d’abord en alternance, puis progressivement de maniere preponderante. Ses pochoirs, plus rares en quantite depuis 2022 du fait des conditions, sont devenus l’une des iconographies les plus partagees de la ville post-guerre. La poesie urbaine, comme genre, n’a pas d’autre representant equivalent en Ukraine.

Sasha Curlemann (Oleksandr Korkota) appartient au cercle des Interesni Kazki. Travaillant historiquement avec Volodymyr Manjos « Waone », il deploie une iconographie symbolique et narrative tres elaboree, peinte avec une precision technique remarquable. Ses fresques internationales (Berlin, Mexico, plusieurs villes europeennes) ont fait sa réputation au debut des annees 2010. Depuis 2022, sa production a Kharkiv est plus discontinue : Curlemann partage son temps entre l’Ukraine et l’etranger, dans une logique de residences artistiques temporaires.

A cote de ces trois figures, la scene compte d’autres artistes plus discrets ou plus jeunes, et les collectifs (Aza Nizi Maza, des cellules graffiti anonymes, des projets etudiants de la Karazin University) qui maintiennent une production de fond continue.

Depuis 2022 : peindre dans une ville bombardee

Les premiers mois de l’invasion russe a Kharkiv, de fin fevrier a juin 2022, constituent l’episode le plus intense de la guerre dans la ville. Les bombardements detruisent partiellement le centre historique, plusieurs quartiers residentiels du nord et de l’est, des batiments universitaires de la Karazin University. Le Yermilov Centre, galerie intégrée a l’universite et nommee d’après l’avant-gardiste Vasyl Yermilov, subit des dommages. Une partie de la population se replie a l’ouest du pays ou a l’etranger ; ceux qui restent vivent dans les bunkers du metro pendant les premieres semaines.

C’est dans ces bunkers que le collectif Aza Nizi Maza maintient ses ateliers pour enfants. Les sessions, documentees par des journalistes ukrainiens et internationaux entre mars et juin 2022, montrent des dizaines d’enfants en train de dessiner sous la voute du metro pendant que la ville est bombardee. Le materiel est minimal — papier, crayons, parfois peintures aquarelles — et les sessions courtes, mais elles ne s’interrompent pas. Cette continuite est devenue l’une des images les plus partagees de la scene culturelle kharkivienne pendant la guerre. Des reportages d’Arte, de la BBC, du New York Times en feront un symbole.

Pochoir de street art en gros plan sur mur de beton de Kharkiv

A partir de l’ete 2022, une part des artistes restes dans la ville reprend une production sur les murs. Les conditions sont differentes : fenetres de travail courtes, risques de bombardements aleatoires, materiel a transporter, equipes reduites. Les fresques de tres grand format des annees 2014-2019 ne sont plus realisables dans les memes conditions ; la production se fragmente en pieces plus petites, plus rapides. Hamlet continue ses pochoirs de poemes — le geste est techniquement compatible avec la situation. Roma Tymchenko, en alternance avec Berlin, peint des fresques de moyen format sur des murs partiellement detruits, integrant la beance dans la composition. Aza Nizi Maza, en plus de ses ateliers pour enfants, produit des fresques collectives signees du collectif.

Une iconographie nouvelle apparait, melangeant les motifs de la scene pre-guerre et des references directes a la situation : portraits de figures civiles disparues, motifs floraux ukrainiens (tournesols, viornes), citations litteraires de poetes ukrainiens (Taras Chevtchenko, Lessia Oukrainka). Ces fresques cohabitent avec les murs detruits, les bunkers en surface, les debris non encore evacues. Les photographier, les documenter, les diffuser devient en soi un geste — la guerre detruit, le mur peint cherche a ne pas se laisser effacer.

En 2023-2024, plusieurs initiatives organisées structurent partiellement ce travail. Le festival Kharkiv Art Wave, organisé pour la premiere fois en 2024 dans une version reduite, tente de reconstituer un cadre de production semblable a celui de Mural Kharkiv. Le Yermilov Centre, partiellement reouvert après reparations, programme des expositions liees a la scene urbaine. Mironova Gallery, deplacee a l’ouest depuis 2022, continue de representer plusieurs artistes kharkiviens. La photographe Maxim Dondyuk documente systematiquement la production murale de la ville et publie ses images dans des revues internationales.

La fragmentation reste reelle. Une partie de la scene est a Berlin (Tymchenko, plusieurs artistes plus jeunes), Vienne, Lviv, Kyiv. Une autre partie est restee. Certains alternent. Aucune de ces situations n’est definitive, et le retour, pour ceux qui sont partis, est une question debattue dans les pages culturelles allemandes et autrichiennes en 2024-2025. La scene kharkivienne est, pour l’instant, dispersee. Elle n’est pas dissoute.

Visiter Kharkiv pour son street art : ou regarder en 2026

Pour le public français qui souhaite acceder a l’iconographie murale de Kharkiv, la situation en 2026 reste celle d’une distance imposee. La ville reste sous menace de bombardements aleatoires : aucun operateur de tourisme reconnu ne propose de visites organisées vers Kharkiv pour des publics non residents, et il serait imprudent d’en suggerer. Les visites informelles existent pour les habitants et pour les visiteurs ukrainiens venant d’autres regions, documentees sur Telegram et Instagram par des collectifs locaux et par les ateliers Aza Nizi Maza. Le Yermilov Centre intègre dans sa programmation des references street art quand l’actualite le permet.

Plusieurs canaux de mediation existent en revanche pour le public europeen. La photographie de scene est l’un des plus accessibles : Maxim Dondyuk, Evgenia Belorusets, plusieurs collectifs documentaires partagent en ligne ou dans des publications imprimees des images des fresques en cours et detruites. Le film documentaire Notre langue russe (Maxim Vasyanovych, 2024) suit plusieurs artistes kharkiviens dans leur transition linguistique russe-ukrainien et donne acces a l’atelier d’Hamlet, a celui d’Aza Nizi Maza, a des sessions de Roma Tymchenko a Berlin et Kharkiv.

Les expositions occasionnelles dans des galeries europeennes — la Galerie Suzanne Tarasieve a Paris (Marais), la Berlinische Galerie a Berlin, le Belvedere 21 a Vienne — programment ponctuellement des artistes kharkiviens. Les fresques de Banksy a Borodianka, decrites en detail dans notre dossier sur les sept fresques de novembre 2022, constituent une porte d’entree mediatique vers la fresque ukrainienne au sens large, meme si elles ne sont pas kharkiviennes. Le Pinchuk Art Centre de Kyiv intègre regulierement, dans sa programmation, des artistes lies a la scene de Kharkiv — voie institutionnelle qui complete l’acces direct a la rue.

A long terme, le retour vers Kharkiv comme destination culturelle accessible depend de conditions qui ne sont pas dans les mains des artistes. Ce qui est dans leurs mains, et ce qu’ils continuent de faire, c’est peindre. Le mur kharkivien, depuis quinze ans, a ete un support de travail patient. Les conditions ont change ; la patience, elle, semble tenir.