Le 16 septembre 2006, sur Bessarabska Plochtcha au coeur de Kyiv, un batiment de quatre mille metres carres ouvrait ses portes au public ukrainien. Damien Hirst n’y avait pas encore expose, mais la programmation le promettait. Le tarif d’entree etait — il l’est encore — de zero hryvnia. Vingt ans plus tard, le Pinchuk Art Centre a fait basculer la capitale ukrainienne dans la geographie de l’art contemporain europeen, traverse Maidan, accueilli les premieres semaines de l’invasion de fevrier 2022 sans fermer, et continue de programmer en 2026. Cet article retrace l’histoire d’une institution privee dont les ambitions et les controverses sont indissociables, et dont la place dans l’ecosysteme artistique ukrainien — voir notre pilier sur l’art contemporain ukrainien — depasse de loin son statut de musee.
2006 : Victor Pinchuk inaugure son centre prive d’art contemporain
Au milieu des annees 2000, l’art contemporain ukrainien existait — Boris Mikhailov, photographe ne a Kharkiv en 1938, exposait dans les biennales internationales depuis les annees 1990 — mais Kyiv manquait d’un espace permanent capable d’accueillir une programmation internationale de premier plan. Les quelques galeries privees etaient petites, les institutions publiques (Musee national d’art ukrainien, Mystetskyi Arsenal en cours de reconversion) etaient orientees patrimoine et art moderne. C’est dans ce vide que Victor Pinchuk, magnat de la siderurgie issu de Dnipro, decide d’investir.
Le projet est annonce en 2005. La fondation Victor Pinchuk Foundation, structure philanthropique adossee au holding EastOne, prend en charge l’integralite du financement. Le directeur recrute pour porter la programmation est Eckhard Schneider, ancien directeur du Kunsthaus Bregenz en Autriche, qui restera deux ans avant d’etre remplace par Bjorn Geldhof — directeur historique encore en poste vingt ans plus tard. La premiere exposition, Reflection, ouverte en septembre 2006, presente une selection d’oeuvres ukrainiennes et internationales. Le ton est donne : la programmation alternera artistes ukrainiens emergents et stars internationales du marche.
Victor Pinchuk : oligarque, gendre Koutchma, mecene controverse
Difficile de raconter le centre sans raconter son fondateur. Victor Pinchuk, ne le 14 decembre 1960 a Kyiv dans une famille d’ingenieurs, fait des etudes a l’Institut metallurgique de Dnipropetrovsk dans les annees 1980. Après l’effondrement sovietique, il fonde le groupe Interpipe en 1990 — qui deviendra l’un des principaux producteurs mondiaux de tubes industriels et de roues de wagons. En 2002, il epouse Olena Koutchma, fille de l’ancien president ukrainien Leonid Koutchma (en fonction de 1994 a 2005). Ce mariage politique et financier l’inscrit dans le cercle restreint des oligarques ukrainiens des annees 2000.
La fortune de Pinchuk est evaluee a environ 2 milliards de dollars par Forbes en 2024 — en baisse depuis le pic de 2008. Sa fondation finance, en plus du centre d’art, une serie d’initiatives philanthropiques : bourses universitaires Worldwide Studies pour les etudiants ukrainiens, conferences Yalta European Strategy (YES), donations a des hopitaux ukrainiens. Il a aussi soutenu la Fondation Clinton dans les annees 2000-2010 — donations qui ont fait l’objet de critiques aux Etats-Unis pendant la campagne presidentielle 2016. Avant 2014, ses interets industriels comportaient des liens commerciaux avec la Russie, qu’il a progressivement reorientes après Maidan. Ces controverses ne disqualifient pas le centre d’art — elles encadrent sa lecture. Le Pinchuk Art Centre est un acte philanthropique reel, dans un pays ou la philanthropie privee de cette ampleur est exceptionnelle, mais il est aussi un instrument d’influence et de soft power d’un homme dont la trajectoire economique et politique est inseparable des annees Koutchma.
Le batiment : 4000 m2 sur Bessarabska Square
Le batiment qui abrite le centre est l’ancien immeuble de la société d’assurance Arkada, construit dans les annees 1960 a l’angle de Bessarabska Plochtcha et de Velyka Vasylkivska — l’une des places centrales de Kyiv, dominee par le marche couvert Bessarabskyi rynok edifie en 1912. La reconversion architecturale est confiee en 2005 a Philippe Chiambaretta, architecte français base a Paris (cabinet PCA-STREAM), en collaboration avec le studio kievien Yod, dirige par Volodymyr Yefremov.

L’intervention preserve l’ossature du batiment existant et y inscrit un atrium central qui distribue les cinq etages d’exposition. La surface totale d’exposition atteint 4 000 metres carres, repartis sur cinq niveaux relies par un escalier monumental et un ascenseur vitre. La lumiere naturelle penetre par l’atrium et par les fenetres en facade ; un eclairage LED programmable complete les murs d’exposition. Au dernier etage, une cafeteria offre une vue sur la place Bessarabska et sur le marche en contrebas.
L’adresse precise est 1-3/2 Velyka Vasylkivska Street, a deux pas de la station de metro Teatralna et de la Khreshchatyk, l’avenue principale de Kyiv. Cette implantation centrale est strategique : le centre n’est pas une institution excentree comme certains musees occidentaux contemporains, il est dans le tissu urbain quotidien, traverse par les flots du marche, des etudiants et des passants. La gratuite combinee a la centralite explique la frequentation, qui depassait 250 000 visiteurs par an avant 2022.
Programme : expositions internationales et ukrainiennes
La programmation du Pinchuk Art Centre suit une logique de double piste depuis 2006 : une exposition internationale d’envergure, generalement monographique, dans les niveaux superieurs ; une exposition ukrainienne, souvent collective ou consacree a un artiste emergent, dans les niveaux inferieurs. Cette structure permet la rencontre dans le meme batiment d’un visiteur venu pour Hirst ou Koons et d’un visiteur venu decouvrir la nouvelle generation ukrainienne — modele curatorial assume par la direction.
Le pari curatorial du centre, depuis le premier jour, n’a pas ete de presenter l’art ukrainien aux Ukrainiens. Il a ete de presenter l’art ukrainien aux memes visiteurs internationaux qui venaient voir Hirst, Koons et Murakami — dans le meme batiment, le meme jour, sans hierarchie spatiale. Cette adjacence est, en termes de visibilite, plus puissante qu’une biennale dediee.
Du cote international, le palmares est dense. Damien Hirst a presente Requiem en 2009 — son premier grand solo show en Europe de l’Est, comprenant des spin paintings, des butterfly paintings et plusieurs vitrines d’animaux dans le formol. Olafur Eliasson a expose Your Emotional Future en 2011, avec des installations lumineuses et atmospheriques deployees sur trois etages. Takashi Murakami est venu en 2012 avec une exposition de peintures et de sculptures du Superflat. Jeff Koons a presente Sculpture en 2014 — moment delicat, l’exposition s’est tenue pendant les premiers mois de la guerre du Donbass. Anish Kapoor a montre une selection de sculptures monumentales en 2018, Marlene Dumas en 2016, Antony Gormley en 2020. Ai Weiwei a presente une selection d’oeuvres en 2018.
Du cote ukrainien, la programmation a soutenu plusieurs generations. Nikita Kadan, ne en 1982, membre fondateur du collectif R.E.P. (Revolutionary Experimental Space), a expose plusieurs fois — sa retrospective de 2017 est un moment cle de sa reconnaissance internationale. Lesia Khomenko, peintre formee a l’Academie nationale des beaux-arts de Kyiv, a presente plusieurs series, dont les portraits monumentaux qui annoncent son travail post-2022 sur les soldats ukrainiens. Mykola Ridnyi, Yevgenia Belorusets, Anna Zviahintseva ont egalement expose dans le cadre du PinchukArtCentre Prize ou de programmes thematiques. Le centre collabore avec la Tate Modern, le Centre Pompidou et le MoMA pour des echanges d’oeuvres et des expositions itinerantes — circulation rare pour une institution est-europeenne.
Future Generation Art Prize : un jury international, 100 000 USD
Le Future Generation Art Prize (FGAP) est, avec la programmation, l’autre acte fondateur du centre — et probablement le plus structurant pour la scene de l’art contemporain mondial vu de Kyiv. Cree en 2009 et decerne pour la premiere fois en 2010, le prix est biennal. Il recompense un artiste de moins de 35 ans, toutes nationalites confondues, avec une dotation de 100 000 dollars pour le laureat principal et plusieurs prix speciaux pour les finalistes — residences en atelier, dotations de production, accompagnement curatorial.

Le jury, renouvele a chaque edition, est compose d’artistes etablis et de directeurs d’institutions. Damien Hirst, Tracey Emin, Marina Abramovic, Andreas Gursky, Takashi Murakami ont siege au jury — ce qui donne au prix une legitimite immediate dans le marche de l’art contemporain. Les laureats des premieres editions reflettent cette ouverture geographique : Lawrence Lek (artiste britannique d’origine malaisienne, 2012), Carlos Motta (Colombien base a New York, 2014), Cinthia Marcelle (Bresilienne, 2016), Dineo Seshee Bopape (Sud-Africaine, 2017). L’edition 2024 a inclus pour la premiere fois deux artistes ukrainiens en exil parmi les finalistes — geste curatorial significatif compte tenu du contexte.
En parallele, le centre decerne le PinchukArtCentre Prize, cree en 2009, reserve aux artistes ukrainiens de moins de 35 ans. La dotation est plus modeste (environ 25 000 dollars pour le laureat) mais l’effet de carriere est considerable. Nikita Kadan a obtenu le prix en 2011, Mykola Ridnyi en 2014. La liste des finalistes constitue, de fait, l’annuaire de la generation montante de l’art ukrainien depuis quinze ans. Le centre a aussi cree en 2017 un programme de recherche, la PinchukArtCentre Research Platform, qui documente l’art contemporain ukrainien depuis 1985 et constitue progressivement la base de donnees la plus complete sur le sujet.
Après 2022 : un centre prive en territoire de guerre
Le 24 fevrier 2022, le centre est ferme pour quelques jours — les premieres semaines de l’invasion russe imposent un repli technique. Mais des le mois de mars, la programmation reprend. Le directeur Bjorn Geldhof, reste sur place a Kyiv, organisé une exposition de Boris Mikhailov a partir des collections deja presentes dans le centre — geste fort, le grand photographe ukrainien ne a Kharkiv en 1938 etant l’une des figures tutelaires de l’art ukrainien moderne. L’exposition Letter to Pierre en 2023 reunit plusieurs artistes ukrainiens autour d’une correspondance fictive avec un visiteur etranger — maniere de raconter la guerre sans la spectaculariser.
Le centre fonctionne aussi, durant cette période, comme refuge culturel informel. Plusieurs artistes ukrainiens — restes a Kyiv ou de passage entre exil et retours — utilisent le batiment comme espace de travail temporaire. Des conservateurs etrangers en visite (la Tate Modern, le Centre Pompidou, le MoMA ont envoye des delegations entre 2022 et 2024) y rencontrent leurs homologues ukrainiens. La cafeteria du dernier etage est, sur certains creneaux, un point de rendez-vous informel pour la communaute artistique restee a Kyiv. L’entree demeure gratuite, le couvre-feu adapte les horaires, les alertes anti-aeriennes interrompent ponctuellement les visites — le visiteur d’aujourd’hui doit composer avec cette réalité quotidienne.
La position politique du centre après 2022 est lisible. La programmation s’oriente massivement vers les artistes ukrainiens — sans pour autant abandonner la dimension internationale. Les expositions collectives mettent au coeur la question de la memoire de la guerre, de l’exode artistique (plusieurs artistes du centre — voir le travail post-2022 de Khomenko a Berlin, de Kadan a New York — sont desormais entre exil et Kyiv), de la documentation visuelle des destructions. Le centre a aussi organisé plusieurs ventes aux encheres caritatives, dont les recettes ont ete reversees a des projets d’aide humanitaire et culturelle. Dans ce contexte, le statut prive du centre — initialement source de critiques — devient un atout : reactivite, autonomie de programmation, capacite a maintenir l’activite quand les institutions publiques ukrainiennes sont contraintes par la mobilisation et les restrictions budgetaires de guerre.
Vingt ans après l’inauguration, le Pinchuk Art Centre reste ce qu’il etait au depart : une institution privee dans une ville qui, sans elle, n’aurait probablement jamais accueilli Hirst, Koons ou Murakami. Cette dependance a un mecene unique est sa fragilite et sa force. Pour le visiteur qui passe a Kyiv, l’expérience est inchangee : entrer gratuitement dans un batiment central, monter cinq etages, traverser une exposition internationale et une exposition ukrainienne, redescendre par l’atrium. La continuite de cette expérience, malgre la guerre, est en soi un acte culturel. Pour la suite — fresques de Banksy a Borodianka en novembre 2022 ou resistance visuelle de Kharkiv sous les bombes —, l’art ukrainien continue d’ecrire ses chapitres en dehors des murs du centre. Mais c’est souvent au Pinchuk Art Centre qu’il revient, plus tard, prendre place dans une exposition.