La musique folk ukrainienne est connue en France à travers quelques noms : DakhaBrakha, Dakha Brakha, les chœurs de femmes aux chants de fête. Mais derrière ces noms, il y a une tradition musicale d’une complexité et d’une richesse exceptionnelles — des chants polyphoniques reconnus par l’UNESCO, un instrument national (la bandura) chargé d’une histoire politique, des formes musicales (les dumy) qui n’ont pas d’équivalent exact en Europe occidentale.
Pour entrer dans cette tradition, nous avons rencontré Olena Marchenko, ethnomusicologue basée à Lyon, spécialisée dans les traditions musicales d’Ukraine occidentale.
Olena Marchenko travaille depuis 15 ans sur les traditions musicales de la région de Lviv, Ivano-Frankivsk et des Carpates. Elle a effectué de nombreuses missions de terrain, enregistré plusieurs centaines d’heures de chants villageois, et publié des travaux sur la transmission des chants polyphoniques dans la diaspora ukrainienne en Europe. Elle enseigne à l’Université Lyon 3.
Entretien avec Olena Marchenko
Marie-Claire Vasseur. Quand on parle de musique folk ukrainienne en France, on pense immédiatement à DakhaBrakha ou à quelques vidéos de chants polyphoniques vus sur les réseaux. Est-ce que c’est une bonne porte d’entrée ?
Olena Marchenko. C’est une porte d’entrée légitime, mais il faut savoir qu’on entre par le salon et non par la cuisine. DakhaBrakha est une création artistique contemporaine qui dialogue avec la tradition. Ce n’est pas de la musique folk ukrainienne — c’est une proposition post-folk, très consciente d’elle-même, qui cite la tradition sans la reproduire. Ce que j’aime dans DakhaBrakha, c’est qu’ils poussent les gens à poser la question : “mais d’où ça vient ?” Et là, la vraie découverte commence.
Marie-Claire Vasseur. Justement, d’où ça vient ? La musique ukrainienne traditionnelle, c’est quoi exactement ?
Olena Marchenko. Il faut d’abord accepter la pluralité. Il n’y a pas une musique folk ukrainienne, il y en a plusieurs, qui correspondent à des régions, des contextes et des fonctions très différents. Les chants polyphoniques de Poltava et de Tcherniguiv — que l’UNESCO a classés en 2016 — sont une forme de chant villageois à voix multiples, non tempéré, avec des ornements mélismatiques très caractéristiques. C’est profondément différent des chants des Hutsules des Carpates, qui sont rythmiques, dansés, avec des instruments spécifiques — la trembita (une longue trompe), le tsymbaly (cymbalum), le sopilka (flûte simple). Et encore différent des dumy des kobzars, qui sont des épopées chantées à une voix, avec accompagnement de bandura ou de kobza.
Marie-Claire Vasseur. Parlons justement des kobzars. C’est une figure peu connue en France.
Olena Marchenko. Les kobzars sont peut-être la figure la plus tragique et la plus importante de la musique ukrainienne. Ce sont des ménestrels ambulants, traditionnellement aveugles, qui chantaient les dumy — des épopées lyriques racontant les batailles contre les Tatars de Crimée et les Polonais, les cosaques zaporogues, la résistance ukrainienne à travers les siècles. Ils formaient des confréries, avaient leurs propres rites d’initiation, leur langage argotique. Ils étaient les gardiens de la mémoire historique ukrainienne.
Marie-Claire Vasseur. Et sous Staline ?
Olena Marchenko. C’est l’un des épisodes les plus sombres de la culture ukrainienne. En 1933, le régime soviétique a organisé une conférence à Kharkiv pour laquelle les kobzars de toute l’Ukraine ont été conviés. Arrivés, ils ont été arrêtés et déportés. La majorité n’est jamais rentrée. Les estimations parlent de plusieurs centaines de kobzars exterminés en quelques semaines. C’est ce qu’on appelle le “congrès des kobzars” — un massacre culturel prémédité. La tradition a failli disparaître complètement.

La bandura : instrument et symbole politique
Marie-Claire Vasseur. La bandura est souvent présentée comme l’instrument national ukrainien. Pourquoi cette charge symbolique si forte ?
Olena Marchenko. Parce que la bandura est indissociable de l’histoire des kobzars. Et parce que le régime soviétique l’a justement compris — en exterminant les kobzars, on extirpait la mémoire musicale nationale ukrainienne. Jouer de la bandura, c’est donc un acte chargé depuis les années 1930. Les facteurs d’instruments, les luthiers ukrainiens, ont maintenu la tradition de fabrication clandestinement. Et depuis l’indépendance en 1991, le renouveau de la bandura a été une dimension explicite du mouvement culturel ukrainien.
Marie-Claire Vasseur. Quelle est la différence entre la bandura et le kobza ?
Olena Marchenko. Le kobza est l’ancêtre — une sorte de luth asymétrique à cordes pincées, plus simple. La bandura actuelle est une évolution chromatique du XIXe-XXe siècle, avec beaucoup plus de cordes (30 à 65 selon les modèles), organisées autour d’une table d’harmonie bombée. C’est un instrument beaucoup plus complexe à construire et à jouer. La version “académique” développée à Kharkiv dans les années 1920 — avant la répression — est encore celle qui est enseignée dans les conservatoires ukrainiens.
Marie-Claire Vasseur. Dans votre travail de terrain, qu’est-ce qui vous a le plus surpris dans les pratiques musicales des villages d’Ukraine occidentale ?
Olena Marchenko. La persistance du chant de voisinage. Dans certains villages des Carpates que j’ai visités, la pratique de chanter ensemble — à l’occasion des mariages, des labours de printemps, des veillées funèbres — était encore vivante, portée par des femmes de 60 à 90 ans. Ce qu’elles chantaient n’avait souvent pas été enregistré. Les mélodies étaient locales, les textes dialectaux, les ornements impossibles à noter avec le solfège occidental. On était dans une tradition orale pure, transmise corps à corps sur des décennies.
La musique ukrainienne et la diaspora en France
Marie-Claire Vasseur. Comment cette tradition se transmet-elle dans la diaspora ukrainienne en France ?
Olena Marchenko. De façon fragmentée et inventive. La transmission directe corps à corps, comme dans les villages, n’est pas possible dans la diaspora — les gens ne vivent pas ensemble, ne partagent pas les mêmes occasions de chanter. Ce qui se passe à la place, c’est une transmission par événements : des ateliers de chant polyphonique organisés par des associations, des camps d’été ukrainiens pour enfants où on enseigne les danses et les chants, des cours de bandura en visioconférence avec des professeurs ukrainiens. C’est fragmenté mais réel. Et les réseaux sociaux permettent une écoute et une documentation qui auraient été impossibles il y a vingt ans.
Marie-Claire Vasseur. Est-ce que des artistes ukrainiens en France font un travail de passerelle entre la tradition et la création contemporaine ?
Olena Marchenko. Oui, et c’est ce que je trouve le plus passionnant. Il y a des musiciens et compositeurs ukrainiens installés en France depuis 2022 qui travaillent exactement sur cette frontière. Ils créent des pièces pour formation classique ou électronique qui intègrent des structures mélodiques ou rythmiques tirées de la tradition folk. Ce n’est pas de la world music au sens superficiel — c’est un dialogue réel avec le matériau.

Les chants polyphoniques ukrainiens classés à l’UNESCO
Marie-Claire Vasseur. Vous avez mentionné le classement UNESCO des chants polyphoniques ukrainiens. De quoi s’agit-il exactement ?
Olena Marchenko. En 2016, l’UNESCO a inscrit “les pratiques culturelles liées au chant de genre kobzar en Ukraine” au Registre des meilleures pratiques de sauvegarde. Ce n’est pas le classement le plus connu de l’UNESCO, mais il est important parce qu’il reconnaît une pratique musicale vivante, pas seulement un patrimoine museal. Les chants polyphoniques de la tradition de Poltava — où plusieurs voix non tempérées s’imbriquent selon des règles très précises d’harmonisation — sont l’une des formes de polyphonie les plus sophistiquées que j’aie étudiées.
Marie-Claire Vasseur. Questions rapides — idées reçues sur la musique folk ukrainienne.
Questions rapides — idées reçues
La musique folk ukrainienne est triste. Faux. Il y a des répertoires de tristesse — les dumy, les lamentations funèbres — mais aussi d’immenses répertoires de fête, de danse, de satire, de bawdy songs (chants grivois) et de jeux. La tradition ukrainienne n’est pas monochrome.
DakhaBrakha joue de la musique traditionnelle ukrainienne. Faux en sens strict. DakhaBrakha crée une forme artistique contemporaine qui cite la tradition mais ne la reproduit pas. Ils diraient eux-mêmes qu’ils font de l’ethno-chaos, pas du folk.
La bandura est facile à jouer. Faux. C’est un instrument très difficile, avec 30 à 65 cordes selon le modèle, une posture spécifique, et une technique de jeu distincte selon les écoles (Kharkiv, Poltava, Kyiv). L’apprentissage prend des années.
La musique folk ukrainienne est homogène. Faux. L’Ukraine a autant de traditions musicales distinctes que de régions — Hutsules, Boyky, Lemky, Polesie, Slobozhanshchyna, Zaporijjia — chacune avec ses instruments, ses structures mélodiques et ses occasions rituelles.
La tradition folk ukrainienne est morte. Faux. Elle est en danger dans certaines régions, en renouveau dans d’autres. La génération des jeunes musiciens ukrainiens qui s’approprient la tradition de façon créative est remarquable. Pour les entendre se produire, voir notre agenda des festivals ukrainiens en France. Les broderies et chants populaires ukrainiens trouvent même des résonances dans d’autres formes d’artisanat slave.
Ce que la musique folk ukrainienne apporte à la musique mondiale
Marie-Claire Vasseur. Pour finir : qu’est-ce que la musique folk ukrainienne apporte à la musique mondiale ?
Olena Marchenko. Une école de l’ornement. Les chanteurs de tradition ukrainienne ont une maîtrise de l’ornementation mélodique — les mélismes, les vibratos, les glissandos — qui est extraordinaire, parce qu’elle est développée depuis des siècles en dehors des contraintes du tempérament égal. La microtonalité ukrainienne est plus riche que la microtonalité moyen-orientale dans certaines traditions, et beaucoup plus pauvre selon d’autres critères. C’est une musicologie à développer.
Olena Marchenko (suite). Mais au-delà de la technique : une mémoire longue. Les dumy des kobzars portent une continuité historique ukrainienne qui couvre quatre siècles. Quand un kobzar contemporain chante un duma du XVIIe siècle, il fait une chose que peu de traditions musicales peuvent faire en Europe : connecter directement l’auditeur à une conscience historique intacte, non filtrée par l’écriture, transmise corps à corps depuis des générations. C’est une forme de puissance culturelle qui mérite d’être reconnue pour ce qu’elle est.
La musique ukrainienne contemporaine — de Kalush Orchestra à DakhaBrakha, de Jamala aux chorales villageoises des Carpates — est portée par cette profondeur. La comprendre, c’est comprendre autre chose que des sons.