Le théâtre ukrainien n’est pas une découverte de 2022. La scène ukrainienne avait déjà une présence internationale avant l’invasion — le Théâtre Les Kurbas de Lviv tournait dans les festivals européens, des metteurs en scène ukrainiens travaillaient en coproduction avec des institutions allemandes, polonaises, suédoises. Mais la France restait en marge de cette circulation.

Depuis 2022, la situation a changé. Des artistes de théâtre ukrainiens se sont installés en France, certains ont créé des compagnies, d’autres ont été accueillis en résidence dans des théâtres parisiens. Ce qui se passe aujourd’hui est quelque chose de précis : la construction d’une présence théâtrale ukrainienne durable en France, pas seulement une réponse d’urgence.

Pour cartographier cette scène, nous avons rencontré Taras Kovalenko, metteur en scène ukrainien installé à Paris depuis mars 2022.

Taras Kovalenko a travaillé pendant douze ans à Kyiv, notamment au Théâtre Young en tant qu’assistant puis metteur en scène associé, avant de rejoindre Paris avec sa compagnie partielle. Il est l’un des acteurs de la scène culturelle ukrainienne en France qui se construit depuis 2022. Il a depuis créé deux spectacles à Paris, l’un en ukrainien surtitré, l’autre en français avec des comédiens bilingues.

Entretien avec Taras Kovalenko

Marie-Claire Vasseur. Vous êtes arrivé à Paris en 2022 dans des conditions d’urgence. Quelle était la scène théâtrale ukrainienne que vous quittiez ?

Taras Kovalenko. Kyiv avait une scène théâtrale d’une vitalité exceptionnelle. Plusieurs théâtres publics avec des budgets corrects — le Théâtre National Franko, le Théâtre Ivan Franko de Lviv, le Young Théâtre — et une nébuleuse de structures indépendantes et alternatives très actives : le Centre Les Kurbas, le Théâtre Voskresennia, le DakhaBrakha Théâtre dont est issu le groupe de musique. Ce n’était pas une scène folklorique, c’était une scène d’Europe de l’Est contemporaine, avec des liens forts avec le théâtre post-dramatique allemand et polonais.

Marie-Claire Vasseur. Et la relation du théâtre à la langue ukrainienne ?

Taras Kovalenko. C’est une dimension qu’on comprend mal en France, où la liberté linguistique sur scène est totale depuis longtemps. En Ukraine, le théâtre en langue ukrainienne a été interdit ou marginalisé sous plusieurs régimes successifs — l’Empire russe, puis le régime soviétique à partir des années 1930. Jouer en ukrainien, ça a été pendant longtemps un acte de résistance culturelle. Il y a encore des générations d’acteurs ukrainiens qui ont été formés uniquement en russe. La génération de mes contemporains, dans les années 2000-2010, c’était la génération qui a basculé : elle a choisi l’ukrainien comme langue de scène, non par obligation mais par conviction.

Marie-Claire Vasseur. Vous avez mentionné les scènes théâtrales de Kyiv et des régions ukrainiennes. Pour un spectateur français qui voudrait s’y rendre, que faudrait-il voir en priorité ?

Taras Kovalenko. Avant tout, le Centre Les Kurbas de Lviv — pour moi le laboratoire le plus rigoureux de la scène ukrainienne contemporaine. Et à Kyiv, le Young Théâtre, qui programme depuis des années des créations de jeunes metteurs en scène avec un vrai niveau international. Si vous lisez le programme d’une saison de ces théâtres, vous verrez la même sophistication de programmation qu’à la Schaubühne de Berlin ou au Théâtre de la Ville à Paris.

Taras Kovalenko en répétition — espace de travail, notes de mise en scène, comédiens en arrière-plan

Ce que le théâtre fait que le cinéma ne fait pas

Marie-Claire Vasseur. Il y a beaucoup de cinéma ukrainien actuellement en France, des cycles de projections, des festivals. Qu’est-ce que le théâtre apporte de différent ?

Taras Kovalenko. Le théâtre est en direct. Et dans le contexte ukrainien post-2022, c’est une différence considérable. Quand je joue un texte ukrainien à Paris, les Ukrainiens dans la salle — il y en a toujours — entendent leur langue, leur histoire, leur humour, leurs références culturelles dans le même espace, en même temps. Il se passe quelque chose de physique. Ce n’est pas de la solidarité abstraite. C’est du partage concret d’une présence culturelle.

Marie-Claire Vasseur. Et pour le public français non-ukrainien ?

Taras Kovalenko. Il y a un double mouvement. D’un côté, beaucoup de Français viennent parce qu’ils ont entendu parler de l’Ukraine — une sorte de curiosité géopolitique qui devient culturelle. Ce n’est pas idéal comme point de départ mais ça fonctionne, parce que ce qu’ils voient les surprend. Ils ne voient pas un document sur la guerre. Ils voient des gens jouer une histoire — une histoire familiale, amoureuse, comique parfois — en ukrainien. Ça déplace leur regard.

Marie-Claire Vasseur. Quelle est la place du répertoire classique ukrainien dans votre travail ?

Taras Kovalenko. Importante. Lessia Oukraïnka est la dramaturge ukrainienne la plus traduite en langues européennes — “La forêt qui chante”, “La princesse Cassandre” — des textes symbolistes et féministes de la fin du XIXe siècle qui résonnent très fort aujourd’hui. Mykola Koulish est un dramaturge des années 1920 qui a écrit dans la période de l’avant-garde ukrainienne ukrainisée — il a été fusillé par Staline. Et Ivan Kotliarevsky, avec son “Énéide” ukrainienne du XVIIIe siècle, qui est l’acte fondateur du théâtre burlesque ukrainien. Ce répertoire n’est pratiquement pas connu en France.

Les compagnies ukrainiennes en France en 2026

Marie-Claire Vasseur. Quel portrait faites-vous des compagnies ukrainiennes actives en France aujourd’hui ?

Les croisements entre théâtre et danse ukrainienne contemporaine sont fréquents dans les compagnies en exil, qui fusionnent les disciplines pour toucher un public nouveau.

Taras Kovalenko. Il y a une grande disparité. D’un côté, des compagnies formées par des artistes avec une trajectoire professionnelle établie avant 2022 — metteurs en scène, acteurs, scénographes qui ont des CV réels, des créations reconnues dans leur pays. De l’autre, des groupes amateurs ou semi-professionnels qui font un travail sincère et utile pour la communauté, mais dans des conditions très différentes.

Marie-Claire Vasseur. Les théâtres français vous accueillent-ils ?

Taras Kovalenko. Avec bienveillance croissante, mais des conditions encore difficiles. La plupart des théâtres n’ont pas de budgets spécifiques pour les compagnies de diaspora. Les résidences existent — certains théâtres des quartiers populaires parisiens sont particulièrement ouverts — mais les créneaux et les financements sont limités. Il manque encore un mécanisme de soutien spécifique aux compagnies artistiques de diaspora ukrainienne. Pour les structures associatives qui jouent ce rôle de coordination, voir notre annuaire des associations ukrainiennes en France.

Spectacle d'une compagnie ukrainienne en France — performance physique, décor minimaliste

Marie-Claire Vasseur. Vous avez monté deux spectacles à Paris. Quelle est votre pratique concrète ?

Taras Kovalenko. Le premier spectacle était basé sur un texte de Lessia Oukraïnka — en ukrainien, avec surtitrage en français. Ça a marché parce que le texte est fort et parce que le surtitrage était sobre et bien fait. Le deuxième spectacle était en français, avec des acteurs bilingues franco-ukrainiens — un texte original que j’ai écrit sur l’exil et la mémoire familiale. Ce format permet d’aller plus facilement vers le public français. Mais je ne veux pas renoncer à l’ukrainien — c’est là que se passe quelque chose de singulier.

La scène ukrainienne entre deux langues

Marie-Claire Vasseur. Questions rapides — réalités de la scène théâtrale ukrainienne en France.

Questions rapides — réalités de terrain

Le théâtre ukrainien en France parle principalement de la guerre. Faux en majorité. Les compagnies les plus actives travaillent sur des textes classiques, des créations originales sur l’exil, ou des projets interculturels. La guerre est présente en filigrane — elle est la condition de l’exil — mais elle n’est pas nécessairement le sujet central.

Il faut parler ukrainien pour voir du théâtre ukrainien. Faux. Les compagnies professionnelles proposent du surtitrage ou travaillent en bilingue. Plusieurs créent directement en français avec des thèmes ukrainiens.

Le théâtre ukrainien est un théâtre de répertoire classique. Ni vrai ni faux. Il y a un fort répertoire classique (Lessia Oukraïnka, Koulish, Kotliarevsky), mais la création contemporaine ukrainienne est très active — performance, théâtre documentaire, théâtre physique.

Les comédiens ukrainiens en France ne trouvent pas de travail. Vrai en partie. Le marché du travail théâtral français est difficile pour les artistes ukrainiens dont la formation n’est pas reconnue. Beaucoup ont dû se reconvertir partiellement ou créer leurs propres structures pour continuer à exercer.

Le théâtre ukrainien ne s’adresse qu’à la diaspora. Faux et de moins en moins vrai. Les spectacles en surtitrage ou en français touchent un public français ouvert à la découverte. Le théâtre ukrainien commence à entrer dans la programmation régulière de certains théâtres parisiens.

Ce que le théâtre ukrainien en France construit

Marie-Claire Vasseur. Pour finir : qu’est-ce que vous espérez construire en restant à Paris ?

Taras Kovalenko. Une présence qui dure. Pas seulement des événements ponctuels de solidarité qui s’éteignent quand l’actualité change. Un public français qui connaît des auteurs ukrainiens — pas seulement Kourkov, mais Oukraïnka, Zhadan au théâtre, les dramaturges contemporains. Des collaborations durables avec des théâtres français, pas seulement des accueils ponctuels. Et une relation entre les artistes ukrainiens en exil et ceux restés en Ukraine — pas une rupture.

Marie-Claire Vasseur. Vous pensez rentrer ?

Taras Kovalenko. Je ne sais pas. Je sais que je veux que ce que je fais ici ait une conséquence là-bas. Que les créations que je développe à Paris puissent être jouées à Kyiv ou à Lviv quand ce sera possible. Que les partenariats que je construis avec des théâtres français soient des ponts, pas des destinations.

Le théâtre, comme la diaspora ukrainienne en France dans son ensemble, est en train d’inventer quelque chose de nouveau : une façon d’être ukrainien hors d’Ukraine qui reste connecté à ce qui se passe en Ukraine. C’est un exercice difficile. C’est peut-être aussi l’une des choses les plus importantes qui se fasse en ce moment dans la culture ukrainienne.

La scène culturelle ukrainienne en France est portée par ces artistes qui refusent de choisir entre l’exil et la fidélité. Aller voir leurs spectacles, c’est participer à cette invention.