L’église Saint-Volodymyr-le-Grand est, pour la diaspora ukrainienne de France, un lieu rare. Pas une simple paroisse de quartier, pas un monument historique parmi d’autres dans le tissu dense des églises parisiennes : un point de convergence ou se croisent depuis 1939 plusieurs generations de refugies, d’exiles, d’etudiants, de familles installees, de nouveaux arrives. Au 51 rue des Saints-Peres, dans le 6e arrondissement, derriere une facade discrete que l’on pourrait depasser sans la remarquer, un edifice du XVIIe siecle conserve une iconostase doree, une langue liturgique propre, une ecole du samedi et un calendrier de fetes qui tient le rythme d’une annee a part. Cet article retrace l’histoire du batiment, presente sa juridiction canonique, son patrimoine artistique et la vie de la communaute qui l’anime, avant de donner les informations pratiques pour une visite.

Pour situer plus largement la place de cette paroisse dans le maillage de la diaspora, voir notre guide de la diaspora ukrainienne en France, qui replace Saint-Volodymyr dans la cartographie des cinq vagues migratoires, des associations historiques et des poles regionaux.

Le batiment : XVIIe siecle, Saint-Pierre-aux-Boeufs avant Saint-Volodymyr

L’edifice qui abrite aujourd’hui l’église Saint-Volodymyr-le-Grand a une histoire bien plus longue que sa vocation ukrainienne. Sa structure remonte au XVIIe siecle, période pendant laquelle le quartier des Saints-Peres etait en pleine recomposition urbaine, sous l’effet du developpement du faubourg Saint-Germain et de la reorganisation des ordres religieux dans cette partie de la rive gauche.

A l’origine, le batiment est associe a la communaute des Theatins, ordre clerical italien implante a Paris au XVIIe siecle. La chapelle qui en est issue prend le nom de Saint-Pierre-aux-Boeufs, vocable repris d’une ancienne église medievale parisienne disparue en 1837 lors du percement de la rue d’Arcole sur l’Ile de la Cite, dont le portail roman a ete remploye dans l’église Saint-Severin. Le nom flotte ainsi entre plusieurs lieux successifs avant de se fixer durablement, au XXe siecle, sur l’edifice de la rue des Saints-Peres.

Au cours du XVIIIe siecle, l’edifice subit plusieurs transformations. Une reprise neoclassique des facades et des volumes interieurs lui donne sa physionomie actuelle, avec un plan en croix latine simplifie, une nef unique sans bas-cotes, et une elevation discrete par rapport au front bati de la rue. Après la Revolution, comme beaucoup d’edifices religieux parisiens, le batiment connait des changements d’usage : transforme en hotel particulier au XIXe siecle, il sert de logement, d’entrepot, de lieu de reunion, avant de retrouver une affectation cultuelle au debut du XXe siecle.

Sa physionomie actuelle conserve cette stratification d’usages. La facade, sobre, ne porte aucune indication ostensible de sa fonction ; seule une plaque discrete et la presence d’un porche legerement en retrait signalent l’église. L’interieur, en revanche, donne immediatement une autre impression : iconostase doree, icones byzantines, parfum d’encens propre aux liturgies orientales. Le contraste entre la rue parisienne haussmannienne et l’espace liturgique byzantin est l’une des sensations les plus marquantes de la visite.

1939 : l’attribution aux Ukrainiens en exil

L’attribution du batiment a la communaute ukrainienne de Paris date de 1939. La date n’est pas anodine. Depuis 1917-1920, plusieurs vagues de refugies ukrainiens — anciens officiers de la Republique populaire ukrainienne, intellectuels, fonctionnaires de l’Etat ukrainien ephemere de 1917-1920, etudiants, refugies politiques de la collectivisation sovietique des annees 1930 — sont arrives a Paris en passant souvent par Constantinople, Prague et Berlin. Cette communaute, estimee a environ 25 000 personnes dans l’entre-deux-guerres, a installe ses institutions au fil des annees : la Bibliotheque ukrainienne Symon Petliura est créée en 1929 au 6 rue de Palestine, l’Universite libre ukrainienne en exil ouvre une antenne parisienne, plusieurs journaux et revues paraissent en ukrainien.

Manquait un lieu de culte stable. Les ukrainiens greco-catholiques — heritiers de l’Union de Brest signee en 1596 entre Rome et plusieurs eveches orthodoxes ruthenes — avaient besoin d’un edifice qui puisse accueillir le rite byzantin avec son iconostase, son chant liturgique, sa disposition spatiale propre. Après deux decennies de demarches, l’attribution du batiment de la rue des Saints-Peres intervient en 1939, par decision du gouvernement français et avec l’accord du Saint-Siege. La consecration a Saint-Volodymyr-le-Grand suit peu après.

Le choix du vocable n’est pas neutre. Volodymyr Sviatoslavovych, prince de Kyiv de 980 a 1015, est la figure fondatrice du christianisme dans la Rus’ de Kyiv : son bapteme en 988, suivi de la christianisation collective de la population de Kyiv dans les eaux du Dniepr, est l’événement religieux fondateur dont les traditions ukrainienne, bielorusse et russe se reclament toutes. Pour la diaspora ukrainienne de Paris, dedier l’église a Saint-Volodymyr est une maniere d’affirmer une filiation directe avec Kyiv comme berceau et capitale historique, distincte de la lecture imperiale russe qui voit en Volodymyr un saint de la Rus’ identifiee a Moscou.

La juridiction : Eparchie Sainte-Vladimir-le-Grand de Paris (Vatican)

La specificite canonique de l’église Saint-Volodymyr est l’un des points les moins connus du grand public. L’edifice ne releve pas d’une Église orthodoxe au sens strict du terme : il appartient a l’Eparchie Saint-Volodymyr-le-Grand de Paris, structure de l’Église greco-catholique ukrainienne. Cette Église pratique le rite byzantin — liturgie en ukrainien et slavon liturgique, iconostase, calendrier oriental, sacrements selon le typikon byzantin — tout en etant en pleine communion avec le Saint-Siege depuis l’Union de Brest en 1596. On parle parfois d’« Église uniate », terme historique a manier avec precaution car il a longtemps eu une connotation polemique.

La juridiction de l’eparchie parisienne couvre la France, le Benelux et la Suisse. Elle est dirigee par un cardinal-eveque eparque ; depuis 2019, ce role est exercé par Hlib Lonchyna, qui supervise l’ensemble des paroisses ukrainiennes greco-catholiques sur ce territoire. L’eparchie compte une dizaine de paroisses actives en France, dont les plus importantes sont a Paris, Lyon, Marseille et Strasbourg, et collabore avec les structures de l’Église greco-catholique ukrainienne en Ukraine, dont le siege primatial est aujourd’hui a Kyiv (cathedrale patriarcale de la Resurrection).

Interieur de l'église Saint-Volodymyr a Paris avec iconostase byzantine

Cette particularite distingue Saint-Volodymyr-le-Grand des autres lieux de culte de tradition orientale presents a Paris, qui relevent d’autres juridictions et obediences canoniques (cathedrale Saint-Alexandre-Nevsky rue Daru, église Saint-Serge rue de Crimee, et plusieurs autres paroisses). Chacune de ces églises a son histoire, sa juridiction propre et sa communaute. Nous ne traitons ici que de l’église ukrainienne ; les autres traditions orientales presentes a Paris meritent leurs propres guides, et ne sont mentionnees que pour situer Saint-Volodymyr dans le paysage des paroisses orientales parisiennes.

Une eparchie n’est pas une simple paroisse : c’est une circonscription ecclesiastique avec son propre eveque, ses propres regles canoniques, son propre calendrier. L’Eparchie Saint-Volodymyr-le-Grand de Paris est, dans son perimetre territorial, l’autorite ecclesiastique de reference pour les fideles greco-catholiques ukrainiens de France, du Benelux et de Suisse.

L’iconostase et l’art liturgique

L’interieur de l’église est un univers visuel complet. Son element central est l’iconostase, paroi ornee qui separe la nef du sanctuaire dans toutes les églises de rite byzantin. L’iconostase de Saint-Volodymyr est de style baroque ukrainien galicien — tradition propre aux regions de Lviv, Stanyslaviv (aujourd’hui Ivano-Frankivsk) et Peremyshl, ou se sont développés du XVIIe au XIXe siecle des ateliers d’iconographie et de sculpture sur bois aux qualites tres specifiques.

Concretement, l’iconostase comporte plusieurs registres d’icones, encadres de panneaux en bois sculpte recouverts d’or. Le premier registre, dit « registre local », porte les icones du Christ Pantocrator, de la Mere de Dieu Hodigitria, de Saint-Volodymyr-le-Grand (icone titulaire de l’église) et d’un saint variable selon la dedicace de l’autel lateral. Au-dessus, un registre dit « festif » presente les douze grandes fetes du calendrier liturgique. Plus haut encore, un registre des Apotres et un registre des Prophetes culminent dans une croix de couronnement. Cette structure verticale, propre a l’iconostase byzantine, raconte une theologie en image : du Christ historique au Christ glorieux, en passant par les saints intercesseurs et les figures veterotestamentaires qui annoncent le Nouveau Testament.

Les icones sont de facture byzantine classique, avec influence galicienne marquee par un certain naturalisme dans les visages et un travail particulierement fin des draperies. Plusieurs icones ont ete restaurees lors de campagnes successives, notamment dans les annees 1980 et 2010, sous la supervision d’iconographes formes en Ukraine et en Italie. Le bois sculpte dore est l’oeuvre d’ateliers ukrainiens et a ete progressivement complete au cours des decennies suivant 1939.

L’eclairage interieur, volontairement tamise, met en valeur les icones et les ors. Les cierges, presents en grand nombre devant les icones du registre local, sont un element rituel important : les fideles les allument pour la priere personnelle, pour les defunts ou pour une intention particuliere. L’odeur d’encens, omnipresente lors des liturgies, persiste meme en dehors des offices et fait partie de l’identite sensorielle du lieu.

L’église abrite egalement plusieurs cérémonies de l’annee liturgique propres au rite byzantin et a la sensibilite ukrainienne. Les mariages y sont nombreux, suivant le rite oriental avec couronnement des epoux et procession circulaire dite « danse d’Isaie » autour de la table d’autel — ce qui en fait l’un des rares lieux a Paris ou observer une cérémonie orthodoxe traditionnelle dans son cadre liturgique complet. Les baptemes, plus discrets, suivent egalement le rite oriental avec triple immersion. Les funerailles, longues et chantees, reunissent souvent une assistance importante.

La vie de la communaute : liturgies, ecole du samedi, événements

La vie de Saint-Volodymyr-le-Grand ne se reduit pas aux liturgies dominicales. La paroisse fonctionne comme une institution communautaire complete, avec un rythme hebdomadaire, un calendrier annuel et un tissu d’activites qui depasse largement le cultuel.

Le rythme liturgique principal s’organisé autour de trois temps forts : la Divine Liturgie du dimanche a 11 heures, qui rassemble le plus large public et fait office d’événement social hebdomadaire pour la communaute ; les vepres du samedi a 18 heures, plus intimes ; les liturgies de semaine (notamment le mercredi soir a 19 heures) qui s’adressent a un public plus restreint de fideles reguliers. Le calendrier liturgique suit le calendrier julien revise, adopte par l’Église greco-catholique ukrainienne en 2023 — ce qui signifie que les grandes fetes (Paques, Noel) sont desormais celebrees a des dates plus proches du calendrier gregorien occidental que ne l’etait l’ancien usage strictement julien.

Les grandes fetes annuelles rythment la communaute. La fete patronale de Saint-Volodymyr, le 28 juillet, est l’un des moments forts de l’annee : liturgie solennelle, procession dans l’enceinte, repas communautaire. Paques (Velykden) attire la communaute la plus large, avec la veillee pascale, la benediction des paniers de Paques le matin du dimanche, et un repas partage. Noel — desormais célèbre le 25 decembre dans le nouveau calendrier liturgique, alors qu’il l’etait le 7 janvier dans l’ancien — implique la traditionnelle veillee de la Sainte Nuit (Sviata Vechera) avec ses douze plats sans viande. Les fetes de la Theophanie en janvier, de la Mere de Dieu en aout et de l’Intercession (Pokrov) en octobre sont egalement des moments importants.

L’ecole ukrainienne du samedi, installee dans les locaux annexes au 51 rue des Saints-Peres, est l’un des prolongements essentiels de la paroisse. Elle accueille des enfants de la diaspora pour des cours de langue ukrainienne, d’histoire, de litterature et de catechese — une education complementaire qui permet aux familles installees en France de transmettre la langue et la culture nationale aux generations nees ou grandies hors d’Ukraine. L’ecole fonctionne le samedi matin et l’après-midi, pendant l’annee scolaire, avec des classes par tranches d’age. Elle s’adresse aussi bien aux familles installees depuis longtemps qu’aux enfants des nouveaux arrives après 2022.

Icone orthodoxe ukrainienne a la feuille d'or sous reflet de bougie

Au-dela de l’ecole, l’église et ses dependances accueillent reguliereent concerts de chants liturgiques byzantins, conferences sur la culture ukrainienne, commemorations historiques (Holodomor, Independance, Vyshyvanka Day) et rencontres associatives. La communaute paroissiale collabore etroitement avec les associations de la diaspora — Representation officielle de l’Ukraine en France, ATOFR, Yednanniya, Aide medicale et caritative pour l’Ukraine — pour la coordination des actions humanitaires et culturelles. Pour le tableau complet de ces structures, consulter notre annuaire des associations ukrainiennes en France.

La frequentation de la paroisse a connu une croissance importante depuis 2022. Avant l’invasion, on estimait la communaute reguliere a environ 500 fideles, avec des pics a 2 000-3 000 personnes pour les grandes fetes. Après l’arrivee massive de refugies sous protection temporaire, la communaute reguliere oscille entre 700 et 800 personnes, et les pics festifs depassent regulierement 4 000 personnes — debordant largement la capacite de l’edifice et obligeant a celebrer plusieurs liturgies en parallele lors des fetes majeures.

Visiter l’église : horaires, acces, services touristiques

Pour les visiteurs, fideles ou simplement curieux de l’architecture liturgique orientale, l’église Saint-Volodymyr-le-Grand est facilement accessible.

L’adresse est le 51 rue des Saints-Peres, 75006 Paris. Les stations de metro les plus proches sont Saint-Germain-des-Pres (ligne 4, 5 minutes a pied), Sevres-Babylone (lignes 10 et 12, 6 minutes) et Rue du Bac (ligne 12, 7 minutes). En bus, plusieurs lignes desservent le quartier (39, 63, 70, 87, 96). En velo, plusieurs stations Velib sont disponibles dans un rayon de 200 metres.

Les horaires d’ouverture habituels sont 9 heures a 19 heures tous les jours, avec des amenagements selon le calendrier liturgique. Les liturgies suivent le rythme suivant : dimanche 11 heures (Divine Liturgie principale), mercredi 19 heures (liturgie de semaine), samedi 18 heures (vepres). Pour les visiteurs souhaitant assister a une liturgie, le dimanche matin est la formule la plus accessible et donne une vision representative de la vie paroissiale.

La visite est libre et gratuite. Il est d’usage de respecter le silence dans la nef, surtout en presence de fideles en priere. La photographie est generalement toleree sans flash, mais il est preferable de demander l’autorisation au responsable de l’accueil pour des prises de vue prolongees ou professionnelles. Les visites guidees ne sont pas organisées regulierement, mais peuvent etre obtenues sur demande aupres de la paroisse pour des groupes (ecoles, universites, associations culturelles).

Le don au profit de l’église est apprecie mais jamais demande. Un tronc est present a l’entree pour les contributions libres des visiteurs.

Le quartier autour : 6e arrondissement, 22 boulevard Saint-Germain

L’église s’inscrit dans un quartier dense en lieux ukrainiens et editoriaux. La librairie ukrainienne du 22 boulevard Saint-Germain, ouverte en 1956 par Jacques Glotz, est a moins de cinq minutes a pied. Elle reste a ce jour la plus ancienne librairie specialisee dans le livre ukrainien en Europe occidentale, avec un fonds couvrant la litterature classique et contemporaine, l’histoire, la linguistique et les editions diasporiques rares. Après 2022, sa frequentation a triple, et elle est devenue un point de rendez-vous informel pour les intellectuels ukrainiens en exil.

Le quartier offre egalement plusieurs adresses culturelles complementaires : la Bibliotheque ukrainienne Symon Petliura, fondee en 1929, est installee plus loin (6 rue de Palestine, 19e arrondissement), mais reste l’une des references documentaires sur l’histoire de la diaspora. L’ambassade d’Ukraine en France, ouverte en 1994 avenue de Saxe dans le 7e, est a une vingtaine de minutes a pied. Plusieurs restaurants ukrainiens se sont installes dans le quartier ou a proximite — le panorama complet est traite dans notre guide des restaurants ukrainiens a Paris en 2026.

Plus largement, le 6e arrondissement de Paris — Saint-Germain-des-Pres, Boulevard Raspail, rues etroites entre la Seine et le Boulevard Saint-Germain — est l’un des poles historiques de la diaspora ukrainienne depuis l’entre-deux-guerres. Plusieurs immeubles du quartier ont abrite des familles, des journaux, des associations ukrainiennes successives, formant un tissu communautaire diffus dont l’église reste le coeur visible.

Pour replacer Saint-Volodymyr-le-Grand dans la cartographie complete de la diaspora ukrainienne en France — vagues migratoires, repartition regionale, vie associative —, consulter notre guide editorial de la diaspora ukrainienne en France, qui rassemble l’ensemble des poles historiques et contemporains. L’église du 51 rue des Saints-Peres reste, dans cette cartographie, le point fixe : un edifice qui depuis 1939 transmet, semaine après semaine, ce que l’on appelle simplement, a Paris, l’église ukrainienne.