L’art contemporain ukrainien, longtemps relégué aux marges de la scène internationale, connaît depuis quelques années une effervescence et une reconnaissance grandissantes, exacerbées par le contexte géopolitique actuel. Loin de se limiter à une expression de résilience face à l’adversité, il révèle une richesse historique, une diversité esthétique et une profondeur thématique qui méritent toute notre attention. Pour décrypter ce phénomène et plonger au cœur de cette création vibrante, nous avons eu le privilège de nous entretenir avec Solène Marchetti, une figure incontournable de la promotion de l’art ukrainien en France.
Curatrice indépendante passionnée, Solène Marchetti est la directrice de Kyiv & Co, une galerie parisienne dédiée à l’art contemporain ukrainien. Avec une expertise forgée par des années de recherche et de collaborations, elle est l’une des voix les plus autorisées pour nous guider à travers les nuances et les enjeux de cette scène artistique en pleine mutation. De ses origines profondes à ses expressions les plus avant-gardistes, en passant par son rôle dans la construction identitaire d’une nation, elle nous offre un éclairage précieux sur un pan de la culture européenne souvent méconnu.
Curatrice indépendante, directrice Kyiv & Co Paris
14 ans d'expérience | Paris 11e
Nous l’avons rencontrée dans sa galerie du 11e arrondissement de Paris, entourée d’œuvres puissantes et évocatrices, pour une discussion à bâtons rompus sur l’art contemporain ukrainien en 2026, ses artistes phares, ses défis et son avenir.
Parcours et vocation de Solène Marchetti
Journaliste : Madame Marchetti, votre engagement envers l’art contemporain ukrainien est remarquable. Pourriez-vous nous raconter comment est né cet intérêt spécifique, et ce qui vous a poussée à en faire le cœur de votre carrière ?
Solène Marchetti : Mon parcours est, je crois, le fruit d’une rencontre inattendue et d’une curiosité insatiable. Après mes études à l’École du Louvre et à la Sorbonne, et huit années passées à la Fondation Cartier où j’ai eu la chance de travailler sur des expositions d’envergure internationale, je ressentais le besoin d’explorer des territoires artistiques moins balisés, moins “mainstream”. C’est lors d’un voyage à Kyiv en 2010, initialement pour une mission de conseil, que j’ai été frappée par l’énergie créative qui se dégageait de la scène locale. J’ai découvert des artistes d’une audace et d’une inventivité incroyables, porteurs d’une histoire complexe et d’une identité en pleine redéfinition. Ce n’était pas l’art que l’on voyait dans les grandes institutions occidentales, et c’est précisément ce qui m’a captivée. Il y avait une urgence, une sincérité, une volonté d’expérimenter et de questionner le monde qui m’ont profondément marquée. J’ai commencé à approfondir mes recherches, à rencontrer les artistes, les galeristes, les critiques sur place. J’ai réalisé à quel point cet art était sous-représenté, voire totalement ignoré en France. Mon livre, L’Art ukrainien au-delà des frontières, publié en 2024, est d’ailleurs né de cette frustration et de cette volonté de combler un vide. Il y avait une histoire à raconter, des talents à faire découvrir. C’est ainsi que mon chemin s’est naturellement orienté vers la curation indépendante, puis vers la création de Kyiv & Co, avec l’ambition de devenir un pont entre cette scène vibrante et le public français, et plus largement international. C’était un pari, mais un pari passionnant, car je sentais qu’il y avait un potentiel immense et une pertinence universelle dans les œuvres que je découvrais. L’art contemporain ukrainien est d’une richesse inouïe, et mon rôle est de le rendre accessible et de le valoriser.
Journaliste : En tant qu’experte, comment définiriez-vous l’art ukrainien contemporain en 2026 ? Quels sont les grands thèmes, les spécificités esthétiques ou les courants qui le caractérisent aujourd’hui ?
Solène Marchetti : C’est une question complexe, car l’art contemporain ukrainien, surtout en 2026, est tout sauf monolithique. Il est en constante évolution, profondément marqué par son histoire récente et par les dynamiques mondiales. Si je devais en dégager les grandes lignes, je dirais qu’il se caractérise par une incroyable résilience et une capacité à transformer le trauma en création. Depuis 2014, et plus encore depuis 2022, la guerre est une toile de fond omniprésente, mais attention, l’art ukrainien n’est pas que l’art de guerre. Il utilise le conflit comme un prisme pour explorer des thèmes universels : la mémoire, l’identité, la quête de liberté, la fragilité de l’existence, la reconstruction. On y observe une tension constante entre l’héritage d’un passé soviétique lourd et la volonté farouche de s’ancrer dans une modernité européenne et globale. Esthétiquement, il y a une grande diversité. On trouve aussi bien des artistes qui travaillent sur la figuration, souvent avec une dimension narrative forte, comme Vlada Ralko avec ses corps torturés et expressifs, que des explorations abstraites, des installations immersives, de la vidéo ou de la performance. Les artistes ukrainiens excellent souvent dans l’assemblage de médiums, le détournement d’objets du quotidien, et l’intégration de symboles populaires ou historiques dans des contextes contemporains. Il y a aussi une forte dimension critique et sociale. Des artistes comme Nikita Kadan, par exemple, utilisent leurs œuvres pour interroger les mécanismes de pouvoir, la propagande, la mémoire collective et les silences de l’histoire. Ils ne se contentent pas de dénoncer, ils invitent à la réflexion, à la remise en question. Enfin, il y a une affirmation identitaire puissante. L’art ukrainien contemporain cherche à se défaire des clichés et des narratifs imposés par d’autres, notamment la Russie, pour affirmer sa propre spécificité culturelle et son appartenance à l’Europe. C’est un art qui est à la fois profondément ancré dans son territoire et résolument ouvert sur le monde, dialoguant avec les grandes questions de notre temps. Pour en savoir plus, je ne saurais trop vous conseiller notre dossier dédié à l’art contemporain ukrainien sur le site de WeAreUkraine.fr.
Artistes ukrainiens incontournables en 2026
Journaliste : Pour un public français qui souhaiterait découvrir cette scène, quels artistes ukrainiens contemporains sont, selon vous, absolument incontournables et pourquoi ?
Solène Marchetti : C’est toujours difficile de choisir, car la scène est si riche ! Mais si je devais en retenir quelques-uns pour une première approche, je citerais en premier lieu Zhanna Kadyrova. Son travail est incroyablement percutant et accessible. Elle est connue pour ses installations urbaines, ses sculptures faites de matériaux du quotidien, souvent des carreaux de céramique ou des pavés. Avec sa série “Palianytsia” (mot ukrainien signifiant un pain rond, mais aussi un test phonétique pour distinguer un Ukrainien d’un Russe), elle a créé des pains en béton et en pierre, symboles de résistance et de survie. Son œuvre est à la fois brute, poétique et profondément politique, interrogeant la matérialité de la ville et les cicatrices de la guerre. Elle a une capacité unique à transformer l’ordinaire en extraordinaire, à donner une voix aux objets.
Ensuite, je mentionnerais Nikita Kadan. C’est un artiste majeur, représentant d’une génération post-Maïdan, qui explore la mémoire collective, la violence de l’histoire et les idéologies. Il travaille avec le dessin, la photographie, l’installation et la performance. Ses œuvres sont souvent des archives visuelles, des réinterprétations de documents soviétiques ou des explorations de l’architecture moderniste. Il questionne la propagande, la manipulation de l’histoire et la construction du récit national. Son approche est intellectuellement exigeante mais visuellement très forte, invitant le spectateur à une réflexion critique sur les notions de vérité et de pouvoir.
Enfin, je ne peux pas ne pas citer Alevtina Kakhidze. C’est une artiste multidisciplinaire qui utilise le dessin, la performance et le texte pour explorer les aspects les plus intimes et quotidiens de l’existence, souvent avec un humour caustique. Elle est connue pour ses “histoires de jardin” où elle dialogue avec des plantes, ou ses performances où elle interagit directement avec le public. Son travail est très personnel, mais il résonne avec des préoccupations universelles : l’écologie, le genre, la communication, la vie en temps de conflit. Elle a une manière très subtile d’aborder des sujets graves avec légèreté et intelligence, créant une connexion profonde avec le spectateur.
Ces trois artistes, par la diversité de leurs pratiques et la profondeur de leurs propos, offrent un excellent panorama de ce qui se fait de plus pertinent sur la scène ukrainienne actuelle. Pour ceux qui s’intéressent plus spécifiquement à la peinture, je vous invite à consulter l’article sur les peintres ukrainiens contemporains sur WeAreUkraine.fr.
Galeries et résidences artistiques
Journaliste : Depuis l’invasion à grande échelle de 2022, comment les galeries parisiennes, et plus largement la scène artistique française, ont-elles réagi face à l’urgence et à la nécessité de soutenir les artistes ukrainiens ?
Solène Marchetti : La réaction a été multiple et, pour la plupart, très positive. Au début de l’invasion en février 2022, il y a eu un élan de solidarité incroyable et une prise de conscience brutale. Beaucoup de galeries parisiennes, même celles qui n’avaient jamais exposé d’artistes ukrainiens auparavant, ont souhaité s’engager. On a vu fleurir des ventes caritatives, des expositions collectives de soutien, des collectes de fonds. L’objectif était double : offrir une visibilité à ces artistes dont la vie et le travail étaient menacés, et générer des ressources pour les aider, eux et leurs familles, ou pour des organisations humanitaires.
Cependant, il faut être nuancé. Après l’onde de choc initiale, la ferveur a parfois eu tendance à s’estomper, ou à se concentrer sur des figures déjà établies. Le défi a été, et reste, de maintenir cet intérêt sur le long terme et d’aller au-delà de la simple “solidarité d’urgence” pour intégrer véritablement l’art ukrainien dans le paysage artistique français. Des initiatives plus structurelles ont vu le jour, comme des résidences d’artistes spécifiquement dédiées aux créateurs ukrainiens en exil ou déplacés. Des institutions comme le Centre Pompidou ont commencé à acquérir des œuvres d’artistes ukrainiens, ce qui est un signe fort de reconnaissance.
À Kyiv & Co, nous avons bien sûr redoublé d’efforts, en devenant un point de ralliement pour les artistes ukrainiens de passage à Paris et en multipliant les expositions. Nous avons aussi travaillé à démystifier l’idée que l’art ukrainien était uniquement un “art de guerre”. Il est essentiel de montrer la diversité des pratiques, des thématiques et des esthétiques, même si la guerre reste un contexte inévitable. La scène française est désormais plus ouverte et mieux informée sur l’art ukrainien, c’est indéniable. Mais il reste un travail de fond à faire pour que cette intégration soit durable et profonde, et ne se limite pas à un effet de mode. Il faut continuer à éduquer le public, à présenter des artistes émergents et à diversifier les approches. Les galeries d’art ukrainien à Paris, et celles qui s’ouvrent à cette scène, jouent un rôle capital dans cette démarche.
Journaliste : Dans ce contexte de guerre et d’exil, quel est le rôle des résidences artistiques pour les créateurs ukrainiens ? Sont-elles de simples refuges ou de véritables catalyseurs de nouvelles formes d’expression ?
Solène Marchetti : Les résidences artistiques sont absolument vitales et jouent un rôle bien plus complexe et profond que celui de simples refuges. Bien sûr, elles offrent d’abord un espace de sécurité, un toit, un atelier, et souvent une aide financière, ce qui est fondamental pour des artistes contraints de fuir leur pays, souvent sans rien. Elles permettent de maintenir une activité créative dans un environnement stable, loin des sirènes d’alerte et de la précarité.
Mais au-delà de cet aspect matériel, les résidences sont de véritables catalyseurs. Elles offrent un cadre propice à la réflexion et à la production. En étant immergés dans un nouvel environnement culturel, les artistes sont confrontés à de nouvelles perspectives, de nouvelles influences. C’est l’occasion de rencontrer d’autres artistes, des curateurs, des critiques, d’échanger, de collaborer. Cette interaction est cruciale pour briser l’isolement et stimuler la créativité. Beaucoup d’artistes ukrainiens ont vu leur pratique évoluer en résidence, intégrant de nouvelles techniques, de nouveaux matériaux, ou abordant des thématiques sous un angle différent. Le déracinement, bien que douloureux, peut aussi être une source d’inspiration. La distance permet parfois de regarder son propre pays, son histoire, sa culture avec un recul nouveau, d’analyser le trauma d’une manière plus distanciée et universelle.
Prenons l’exemple de nombreuses résidences mises en place à Berlin, à Varsovie, ou même à Paris. Elles ont permis à des artistes comme Anna Zvyagintseva ou Oleksiy Kondakov de poursuivre leur travail, d’explorer de nouvelles avenues. Les résidences facilitent aussi l’intégration des artistes dans la scène artistique locale et internationale, ouvrant des portes pour de futures expositions et collaborations. Elles sont donc essentielles non seulement pour la survie physique et psychologique des artistes, mais aussi pour le développement et la visibilité de l’art ukrainien contemporain sur la scène mondiale. Elles transforment la contrainte de l’exil en une opportunité de renouvellement et d’expansion artistique.

Journaliste : L’art ukrainien est riche de traditions variées : Petrykivka, Boychukism, l’avant-garde du début du XXe siècle… Comment ces héritages nourrissent-ils, ou sont-ils réinterprétés par l’art contemporain ukrainien aujourd’hui ?
Solène Marchetti : C’est une question passionnante, car l’art contemporain ukrainien est profondément enraciné dans son histoire et ses traditions, tout en cherchant à les réinventer. Ces héritages ne sont pas des poids, mais des sources d’inspiration et des points de départ pour une exploration moderne de l’identité.
Prenons d’abord l’avant-garde ukrainienne du début du XXe siècle. Des figures comme Kazimir Malevich, qui a des racines ukrainiennes et a enseigné à Kyiv, ou Alexandra Exter, Mykhailo Boichuk et Oleksandr Bogomazov, ont été des pionniers de mouvements comme le suprématisme, le cubo-futurisme ou le Boychukism. Leur audace, leur expérimentation formelle, leur quête d’une nouvelle langue artistique pour une nouvelle ère, résonnent fortement aujourd’hui. Les artistes contemporains puisent dans cette période une légitimité historique et une audace formelle. Ils revisitent les formes géométriques, les couleurs vives, l’abstraction, mais aussi l’idée d’un art engagé, capable de transformer la société. Par exemple, l’œuvre de Malevich est souvent citée comme une source d’inspiration pour la modernité et l’universalité de l’art ukrainien.
Le Boychukism, quant à lui, est un mouvement unique né dans les années 1910-1920, fondé par Mykhailo Boichuk. Il prônait un art monumental, synthétique, inspiré des icônes byzantines, des fresques populaires et de l’art populaire ukrainien, tout en étant résolument moderne et socialiste. Les Boychukistes ont créé des fresques murales dans des bâtiments publics, cherchant à créer un art accessible au peuple. Ce mouvement a été brutalement réprimé par les Soviétiques. Aujourd’hui, on retrouve dans l’art contemporain une résonance avec le Boychukism dans la recherche d’un art à dimension sociale, l’intérêt pour les techniques murales ou les formes narratives épurées, et une volonté de reconstruire une identité visuelle ukrainienne forte, souvent en opposition aux narratifs russes. Des artistes peuvent s’inspirer de la monumentalité, de la stylisation des figures, ou de la fusion entre tradition et modernité.
Enfin, la Petrykivka, cette peinture décorative populaire originaire du village de Petrykivka, caractérisée par ses motifs floraux vibrants et ses couleurs chatoyantes, est un symbole fort de l’identité culturelle ukrainienne. Longtemps considérée comme de l’artisanat, elle est aujourd’hui reconnue par l’UNESCO. Les artistes contemporains ne copient pas la Petrykivka, mais ils peuvent en détourner les motifs, les couleurs, ou l’esprit pour créer des œuvres nouvelles. On peut voir des artistes intégrer des éléments de Petrykivka dans des installations, des peintures abstraites, ou même des œuvres numériques, jouant sur le contraste entre la tradition et la modernité, ou en utilisant ses symboles comme une affirmation culturelle forte. C’est une manière de célébrer la richesse du patrimoine tout en le projetant dans le futur. Cela montre une volonté de s’approprier son histoire artistique dans toute sa diversité, de l’avant-garde radicale à l’art populaire, pour forger une identité contemporaine unique. Pour ceux qui veulent en savoir plus sur cette tradition, le site Artisanat Slave propose un article détaillé sur la petrykivka et l’art décoratif ukrainien.
Journaliste : L’art ukrainien est aujourd’hui sous les feux de la rampe internationale en raison du conflit. Y a-t-il un risque d’instrumentalisation politique ou de réduction de cette richesse artistique à un simple “art de guerre” ? Comment les artistes et les curateurs comme vous gèrent-ils cette délicate frontière ?
Solène Marchetti : Absolument, le risque d’instrumentalisation politique est une préoccupation majeure et constante. C’est une ligne très fine sur laquelle nous marchons, artistes et curateurs. La visibilité accrue de l’art ukrainien est une opportunité historique, mais elle s’accompagne de pièges. Le danger principal est de réduire toute la complexité et la diversité de la création ukrainienne à un simple “art de guerre”, ou à une propagande visuelle.
Pour nous, curateurs, la gestion de cette frontière est primordiale. Notre rôle est de contextualiser les œuvres sans les enfermer dans une lecture unique. Nous devons montrer que, si la guerre est un sujet omniprésent et une toile de fond inévitable pour la plupart des artistes ukrainiens aujourd’hui, leurs œuvres ne sont pas pour autant des illustrations du conflit. Elles explorent des thèmes universels à travers le prisme de cette expérience : la résilience, la mémoire, la perte, l’identité, l’humanité, l’absurdité de la violence. Un artiste comme Vlada Ralko, par exemple, explore le corps et le trauma de manière très viscérale, mais son travail transcende le simple récit de guerre pour toucher à des questions existentielles sur la vulnérabilité humaine.
Les artistes eux-mêmes sont très conscients de ce risque. Beaucoup refusent catégoriquement de devenir des “porte-étendards” ou de produire de l’art purement propagandiste. Ils cherchent à maintenir leur autonomie créative, à exprimer leur vision personnelle, même si elle est profondément marquée par les événements. Ils utilisent l’art comme un moyen de comprendre, de témoigner, de guérir, de critiquer, et non comme un outil politique direct. Ils veulent être vus comme des artistes à part entière, avec leur langage propre, et non pas comme de simples victimes ou des messagers.
Notre travail consiste donc à mettre en lumière cette profondeur, à présenter des œuvres qui offrent des lectures multiples, à organiser des discussions et des conférences pour éclairer le contexte sans dicter l’interprétation. Il s’agit de résister à la simplification, de valoriser la complexité et les nuances, et de rappeler que l’art ukrainien existait bien avant 2022, avec sa propre histoire et ses propres dynamiques. C’est un équilibre délicat, mais essentiel pour garantir la pérennité et la légitimité de cette scène artistique sur le plan international.
Journaliste : Pour nos lecteurs désireux d’approfondir, pourriez-vous nous recommander 3 artistes ukrainiens à suivre absolument, et 3 lieux à Paris où découvrir l’art ukrainien contemporain ?
Solène Marchetti : Bien sûr, avec plaisir !
Concernant les 3 artistes à suivre, au-delà de ceux déjà mentionnés qui sont des valeurs sûres :
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Oleksiy Kondakov : C’est un artiste qui a gagné en visibilité ces dernières années, notamment avec ses séries où il intègre des figures de la peinture classique européenne – des anges, des dieux grecs, des personnages de la Renaissance – dans des scènes urbaines contemporaines de Kyiv. Ses œuvres numériques et ses peintures créent un dialogue fascinant entre le passé et le présent, le sacré et le profane, l’éternel et l’éphémère. C’est poétique, souvent teinté d’ironie, et très pertinent dans la manière dont il interroge la place de l’histoire et de la culture dans notre quotidien bousculé. Son travail est une méditation sur la beauté qui persiste même dans les circonstances les plus difficiles.
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Yana Bachynska : Une artiste plus jeune, mais dont le travail est d’une maturité étonnante. Elle est connue pour ses installations textiles, ses performances et ses œuvres qui explorent les notions d’identité, de corps, de mémoire et de langage. Elle utilise souvent des matériaux simples, des techniques traditionnelles, qu’elle détourne pour créer des pièces contemporaines et très personnelles. Ses œuvres sont souvent fragiles, poétiques, mais portent une force émotionnelle considérable. Elle est particulièrement intéressante pour sa capacité à fusionner l’héritage artisanal ukrainien avec des préoccupations conceptuelles très actuelles.
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Tiberiy Silvashi : Un vétéran de la scène ukrainienne, mais dont le travail reste d’une fraîcheur et d’une pertinence absolues. Peintre abstrait, il est l’un des artistes les plus respectés d’Ukraine. Sa pratique est une exploration continue de la couleur, de la lumière et de la texture. Ses toiles sont souvent de grands formats, méditatives et puissantes, invitant le spectateur à une expérience sensorielle profonde. Son œuvre est un contrepoint important aux narratifs figuratifs liés à la guerre, rappelant la richesse de l’abstraction dans l’art ukrainien. Il représente une forme de résistance par la beauté et la contemplation.
Quant aux 3 lieux à Paris où découvrir l’art ukrainien contemporain :
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Kyiv & Co (bien sûr !) : Notre galerie, située dans le 11e arrondissement, est entièrement dédiée à la promotion de l’art contemporain ukrainien. Nous proposons des expositions régulières d’artistes établis et émergents, des conférences, des rencontres. C’est un lieu d’échange et de découverte pour tous ceux qui souhaitent plonger dans cette scène artistique.
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Le Centre Pompidou : Le Centre Pompidou a initié une politique d’acquisition d’œuvres d’artistes ukrainiens ces dernières années et continue de s’ouvrir à cette scène. Bien qu’il n’y ait pas de section permanente dédiée, leurs expositions temporaires ou les accrochages de leurs collections peuvent parfois inclure des artistes ukrainiens majeurs. Il faut surveiller leur programmation, car c’est une institution qui reconnaît de plus en plus l’importance de cette production.
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L’Institut ukrainien en France / Le Centre culturel ukrainien : Ces institutions jouent un rôle fondamental dans la promotion de la culture ukrainienne en général, et de l’art en particulier. Elles organisent souvent des expositions d’artistes ukrainiens, des projections de films (le cinéma ukrainien est aussi en plein essor), des concerts et des conférences. Ce sont des lieux privilégiés pour une immersion culturelle complète et pour comprendre le contexte plus large de la création artistique.
Ces lieux offrent une belle diversité pour approcher l’art ukrainien, des espaces dédiés aux grandes institutions, en passant par les centres culturels.

Journaliste : Pour finir notre entretien, j’aimerais vous soumettre quelques idées reçues sur l’art ukrainien sous forme de “Vrai ou Faux”.
Solène Marchetti : Avec plaisir ! C’est un excellent moyen de démystifier certaines perceptions.
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Vrai ou Faux : L’art ukrainien contemporain est une scène très jeune, née principalement après 2014. Solène Marchetti : Faux. C’est une idée reçue très répandue. L’art contemporain ukrainien a des racines profondes, remontant au début du XXe siècle avec l’avant-garde, et a connu des développements significatifs dès les années 1980, à la fin de l’ère soviétique, avec des mouvements comme le “Nouvel Art Ukrainien” ou la “Nouvelle Vague Ukrainienne” des années 1990. Bien sûr, 2014 et 2022 ont été des catalyseurs majeurs qui ont intensifié la production et la visibilité, mais la scène est bien plus ancienne et riche.
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Vrai ou Faux : L’art ukrainien est souvent confondu avec l’art russe. Solène Marchetti : Vrai. Historiquement, et malheureusement, c’est une confusion fréquente, surtout en Occident, où l’Ukraine était souvent perçue comme faisant partie de la sphère culturelle russe. Cette perception est le résultat de siècles de domination impériale et soviétique. L’un des combats majeurs des artistes et curateurs ukrainiens est précisément de déconstruire cette idée et d’affirmer l’identité culturelle ukrainienne distincte, avec ses propres traditions, son propre langage visuel et ses propres récits.
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Vrai ou Faux : La guerre est le seul sujet de l’art contemporain ukrainien aujourd’hui. Solène Marchetti : Faux. C’est un autre cliché tenace. Bien que la guerre soit une toile de fond inévitable et une source d’inspiration majeure pour de nombreux artistes, elle n’est pas le seul sujet. L’art ukrainien contemporain explore une multitude de thèmes : l’identité post-coloniale, l’écologie, le genre, la mémoire collective, la spiritualité, la vie quotidienne, la quête de liberté, l’abstraction pure. La guerre est un prisme à travers lequel ces thèmes sont souvent abordés, mais elle ne les définit pas exclusivement.
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Vrai ou Faux : L’art ukrainien est majoritairement figuratif et narratif. Solène Marchetti : Faux. Encore une fois, la diversité est la règle. Si une part importante de l’art ukrainien contemporain est effectivement figuratif, notamment dans ses œuvres narratives ou documentaires, l’abstraction y est tout aussi présente et respectée. Des artistes comme Tiberiy Silvashi pratiquent une abstraction lyrique de haute tenue. L’art conceptuel, la performance et l’installation vidéo sont également très développés. La diversité formelle est l’une des grandes forces de cette scène.
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Vrai ou Faux : L’art ukrainien ne se vend pas bien sur le marché international. Solène Marchetti : Faux. Cette perception évolue rapidement. Si le marché de l’art ukrainien était peu développé en Occident avant 2022, la situation a considérablement changé. Des artistes comme Boris Mikhailov, Zhanna Kadyrova ou Nikita Kadan font désormais l’objet d’acquisitions par de grandes institutions internationales. Il reste du chemin à parcourir pour les artistes émergents, mais la tendance est clairement positive et la reconnaissance internationale progresse fortement.
Les 3 choses à retenir
Solène Marchetti : En conclusion, si je devais résumer en trois points ce que j’aimerais que vous reteniez de notre conversation :
Premièrement, l’art ukrainien est d’une richesse et d’une diversité qui dépassent largement l’image de l’art de guerre. Il est l’héritier de siècles de traditions, de mouvements d’avant-garde pionniers, d’un artisanat populaire vibrant. C’est un art qui traite de l’universel humain, même lorsqu’il parle du particulier ukrainien.
Deuxièmement, soutenir les artistes ukrainiens, c’est préserver une mémoire culturelle vivante. En visitant des galeries, en assistant à des événements, en achetant des œuvres ou en partageant leur travail, vous contribuez à la survie et au rayonnement d’une culture qui fait face à une tentative d’effacement. Chaque acte de soutien compte.
Troisièmement, l’art ukrainien contemporain est un art d’avenir. Les artistes ukrainiens, qu’ils soient en Ukraine ou dans le monde, continuent de créer avec une énergie remarquable. Ils dialoguent avec les grands enjeux de notre époque — la liberté, la mémoire, l’identité, la résilience — et leur voix a plus que jamais besoin d’être entendue. La création culturelle ukrainienne contemporaine est un phénomène mondial qui ne fait que commencer à trouver sa pleine reconnaissance internationale. Pour approfondir cette découverte, le portail Art-Russe.com propose un dossier complet sur la Petrykivka et l’art décoratif des cultures slaves, un complément utile pour comprendre les racines populaires qui nourrissent les artistes ukrainiens contemporains.